Pour que l'édition libre reste crédible

Publié le par Philippe Mangion

Pour que l'édition libre reste crédible

Tribune publiée sur Libération.fr

http://www.liberation.fr/culture/2014/11/14/pour-que-l-edition-libre-reste-credible_1143035


« L'invitation à aimer » aurait pu rester un très joli titre de roman sentimental, si Facebook ne s'était pas emparé de l'expression. Désormais, il faut y sentir la menace : « si tu ne t'abonnes pas à la page de mon livre, ma galerie, mes recettes, etc., ce n'est pas grave, mais je m'en souviendrai ... ».
Soudain on a mauvaise conscience, comme devant le musicien qui avance main tendue dans la rame de métro et qu'on fait semblant de ne pas voir. On finit par « aimer » comme on donnerait un pièce, non pas en fonction du contenu proposé, mais de sa propre humeur, de la capacité de nous rendre la pareille, parfois celle de nuire, du demandeur.
Alors, amis créateurs de toute forme de chef d’œuvre, s'il vous plaît, ne nous forcez pas la main, ne nous invitez pas à aimer, invitez-nous simplement à découvrir, et si nous aimons, nous vous promettons de partager. Nous pourrons parfois oublier, mais les compliments n'en auront que plus de valeur.

Cette catégorie de solliciteurs ne regroupe cependant que des amateurs. De leur rang a émergé une classe intermédiaire, semi-pros de la nuisance, je parle des « auteurs viraux ». Je me cantonnerai au domaine de l'édition libre, que je connais mieux. Ceux-là ont pour stratégie de regrouper un réseau le plus large possible, dans le but d'obtenir au doigt levé des votes pour toutes sortes de concours qui pullulent sur le net. On peut ainsi voir des textes affoler les compteurs dès leur mise en ligne sur les plate-formes d'édition libre, avant même le temps nécessaire de lire le contenu.
Certains arrosent de spams, en spasmes réguliers, des milliers d'adresses mails. L’idée même de littérature virale me rend malade, c’est dire si le virus virtuel est puissant.
D'autres inondent les pages et blogs des autres auteurs de commentaires positifs copiés-collés, sans en avoir lu la moindre ligne mais sans oublier de signaler leur propre production. Les auteurs sincères et débutants, être fragiles en attente de reconnaissance, se font toujours berner au moins un fois, et répondent consciencieusement, manipulés à leur insu par leur correspondant malveillant dont le seul but est d'augmenter son audience.

La classe supérieure de cette micro-société ne produit rien, elle organise et prend sa part : elle se nomme édition à financement participatif. Ses acteurs ont inventé un système où les clients ne sont pas les lecteurs, mais l'auteur lui-même et ses proches. Les publicités et les premières pages de ces sites sont d'ailleurs à destination des auteurs. Ces derniers fournissent la matière première et font office de commerciaux, le tout gratuitement. Il y a zéro risque pour l' « éditeur ». Ne sont lancés que les projets financés à l'avance. L'acte d'achat du souscripteur est fondé soit sur le lien avec l'auteur, soit sur l'adhésion à une cause défendue par l'auteur.

L'ironie veut que tout ce monde se pose en ennemi des éditeurs traditionnels, mais à son niveau montre les mêmes travers : prise de risque minimale ; « viralisation » qui n'est autre qu'une forme de matraquage à effet lent.

Il est pertinent de payer à l'avance des légumes ou de la viande pour être sûr de leur origine et qu'ils soient produits dans des bonnes conditions. Il est pertinent de cofinancer un bien commun, une route, une crèche, dont on peut mesurer à l'avance l'utilité.
En revanche, Le financement participatif organisé n'a pas de sens dans le domaine de la littérature. La lecture doit rester une découverte. Éditeurs, critiques et blogueurs doivent continuer d'indiquer des pistes aux lecteurs. Ces indispensables intermédiaires, professionnels ou amateurs, doivent consacrer du temps à aller chercher des perles dans les profondeurs du net, les trier et les mettre en avant. C'est ainsi qu'ils amèneront une vraie valeur ajoutée, bien plus que les sites de services aux auteurs.

Vivent les petits éditeurs web, les vrais, et vivent les blogs littéraires.

Publié dans Articles

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Alain Trémiseau 16/11/2014 09:44

L’invitation à aimer… à tort et à raison
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Oui, je sais. Beaucoup de lectrices et lecteurs de cette réflexion seront déçus puisque mon
« invitation à aimer » évoque le monde littéraire.
Mais comment ne pas réagir à cette première phrase de Philippe Mangion : le financement participatif organisé n’a pas de sens dans le domaine de la littérature.

Et pourquoi pas, après tout !
Il est vrai que les réseaux sociaux se sont emparés d’une expression qui, à force d’être trop (simplement) utilisée est trop galvaudée. Mais qu’importe !

A-t-on jamais obligé quelqu’un à cliquer sur ce fameux clic « j’aime » ?
Je ne crois pas et, pour ma part, je n’éprouve aucune mauvaise conscience à ne pas aimer ou pire, manifester mon indifférence.
Oui, évidemment, les « j’aime » sont parfois conditionnés par l’humeur du jour, du moment. Mais n’est-ce-pas souvent le cas dans le quotidien comme sur nos réseaux sociaux ?
Je ne parle naturellement pas de « l’Amour » que je laisse à l’intimité de chacune et chacun.

D’ailleurs, je ne vous invite pas à aimer cette réflexion. A parcourir, ou à lire, à partager peut-être.
Ou à passer votre chemin. Après tout, c’est le jeu des réseaux.

Pour en revenir à ce terrain plus « littéraire » évoqué par l’auteur de l’article publié dans Libération, je pense qu’il omet d’évoquer cette remise en cause des limites entre l’édition traditionnelle, l’autoédition et l’édition numérique.
La révolution des réseaux et de l’internet a littéralement explosé les frontières entre ces terrains déterminant autrefois ce que j’appellerai (fort caricaturalement, j’en conviens) les véritables écrivains, les écrivains du dimanche et les amateurs d’écriture.
Mais après tout, où est le mal… si les uns et les autres accrochent un public ; non pas à travers un simple clic mais en devenant lecteur.

L’édition à financement participatif est finalement une histoire bien plus ancienne que la naissance des réseaux numériques.
C’est vrai, elle évite à l’éditeur de prendre les risques financiers qui incombent à son métier de découvreur.
Mais peut-on lui reprocher de ne pas se tirer une balle dans le pied s’il peut garder son arme éditoriale pour le meilleur de ce qu’elle peut engendrer.

L’éditeur numérique voire l’autoéditeur est-il pour autant « ennemi des éditeurs traditionnels » ?
Je ne crois pas.
Au contraire, l’un et les autres s’inscrivent aujourd’hui comme autant de terrains d’édition complémentaires.
Au contraire, des passerelles existent désormais entre ces terrains d’édition qui autrefois départageaient le bon et le mauvais, le professionnalisme et l’amateurisme… parfois à tort et à raison.

Quoiqu’il en soit cette redistribution des cartes de l’écriture, de l’édition et de la littérature est loin de couper l’herbe sous le pied de ces « indispensables intermédiaires, professionnels ou amateurs, qui doivent consacrer du temps à aller chercher des perles dans les profondeurs du net, les trier et les mettre en avant ».

Philippe Mangion 17/11/2014 01:49

Merci Alain Trémiseau pour votre long commentaire.
Pour vous répondre succintement, je précise que mon propos n'est pas une critique de "l'explosion des frontières" entre édition professionnelle et "amateur", dont vous parlez. Pour ma part, elle me convient. Simplement je mets en garde l'édition libre, jusqu'aux auteurs qui s'auto-éditent, de ne pas retomber dans les mêmes travers qu'ils reprochent aux grands éditeurs : matraquage, triche, etc.