Le Père Noël de Kaliningrad

Publié le par Philippe Mangion

(Photo : http://www.zazzle.fr/heidegear )
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Bonjour, je suis le Père Noël, j'ai 296 ans, et comme mon cousin Emmanuel Kant, je suis né dans l'Oblast de Kaliningrad. Je l'ai vu naître, enseigner et mourir. A cette époque, la ville était prussienne et s'appelait Königsberg. De nos jours, c'est une enclave russe dans l'Union Européenne...

Dès les premiers mots, tous les vieillards furent intrigués, autant qu'on puisse distinguer cet état de l'hébétude sénile dans laquelle la plupart étaient plongés. Le directeur de la résidence, « alliance d'un hôtel de luxe et d'une maison de retraite médicalisée » telle que la décrivaient prospectus et site Internet, était inquiet car lui aussi découvrait ce spectacle.

Le comédien s'était recommandé d'Aleksandr Doroshkov, fils du seul résident russe de l'établissement, Konstantine Doroshkov. Cet oligarque avait officiellement fait fortune dans le commerce du bois, profitant de la libéralisation de l'économie opérée par Boris Eltsine. Mais en 1999, au sommet de sa gloire, un grave AVC l'avait laissé hémiplégique et dysarthrique. Il était veuf depuis longtemps et on avait jugé bon de l'envoyer en rééducation sur la Côte d'Azur où il avait ses habitudes. Les soins n'avaient permis que très peu de progrès, alors le milliardaire, ne pouvant plus gérer ses affaires, était resté là, dans cette luxueuse maison de retraite située sur les hauteurs de Hyères. Il en occupait depuis quinze ans la suite royale, d'où la vue panoramique englobait Saint-Mandrier, la presqu'île de Giens et les Îles d'Or jusqu'au Levant.

Aleksandr Doroshkov, son fils unique, avait été nommé directeur général de l'entreprise, mais son père restait l'actionnaire majoritaire. Aleksandr n'était finalement qu'un employé très bien payé. La fortune familiale, habilement disséminée dans des paradis fiscaux, lui était inaccessible. Le vieux refusait une donation de son vivant, et toute discussion à ce sujet tournait court. Konstantine Doroshkov s'énervait, devenait écarlate, baragouinait en russe quelques injures que sa dysarthrie rendait incompréhensibles. Chaque année, au mois de mars, Aleksandr subissait l'humiliation de voir son père vérifier, longuement et scrupuleusement, de son seul œil valide, les comptes annuels avant de les signer sans se départir d'une mimique méfiante qu'accentuait la déformation de son visage. Désormais, le fils ne rendait que de très rares visites au père. Il ne quittait pratiquement plus l'Oblast de Kaliningrad, où il habitait avec sa femme et leur nombreuse descendance, trois fils, deux filles et déjà sept petits-enfants. C'est là que ce Père Noël, d'un genre très particulier, était venu le contacter.

Dans la salle, le spectacle continuait. Les spectateurs mentalement valides hésitaient entre le rire et l'attitude inspirée, comme si les propos abscons du comédien étaient porteurs d'un message philosophique. Il faut préciser que le bonhomme était entièrement vêtu de noir, portait un masque parfaitement ressemblant d'Emmanuel Kant, simplement affublé d'un bonnet de Noël peu ostentatoire. L'effet était saisissant, on eût dit que le sort du Christ était entre ses mains, et qu'il portait sous sa cape la clé du mystère de Dieu.

Au XIXè siècle, mon cheptel de rennes atteignait jusqu'à 4000 têtes, nous affrétions les cadeaux de tous les peuples slaves, à l'Est jusqu'aux Ruthènes, Houtsoules et Lipovènes, au Sud jusqu'aux Pomaques et Carashovènes. Mais en hiver 1945, lors du siège de Königsberg, les nazis encerclés les ont dévorés jusqu'au dernier. Ensuite, pendant la période soviétique, toute importation de rennes depuis la Fennoscandie était interdite, même depuis la péninsule russe de Kola où pourtant ils pullulaient. Nous arrivions à distribuer quelques cadeaux sous le manteau, mais uniquement dans l'Oblast. Depuis 2004, un article des accords de Schengen nous permet d'entretenir un attelage de 6 bêtes. Nous avons dû limiter notre activité à une clientèle d'exilés fortunés. Aussi je vous demande d'applaudir ceux grâce à qui, moi, le Père Noël, suis parmi vous ce soir : Konstantine Doroshkov, ainsi que son fils Aleksandr qui, retenu par ses affaires, ne peut malheureusement pas être parmi nous ce soir ...

Le public se retourna vers Konstantine qui s'agitait sur son fauteuil roulant, exsudant ce qui ressemblait à des rots mais étaient peut-être des mots. De toutes façons, personne n'avait jamais compris ce grabataire répugnant qui ne descendait que très rarement de son dernier étage privatisé.

Comme le Père Noël commençait à distribuer à chacun des paquets joliment emballés, on sourit donc aimablement au vieux Russe.

Le directeur de l'établissement se détendit. Il n'aimait pas les surprises mais n'avait pu refuser la lubie du fils Doroshkov, qui assurait bon an mal an un quart de son chiffre d'affaires. Il se félicitait tout de même d'avoir maintenu, en seconde partie du spectacle, les guitaristes « mexicains » du Sombrero-Club de Fréjus-Saint-Raphaël, qui sauraient redonner plus de gaîté et de légèreté à la soirée.

Aux premières mesures des Mariachi, le Père Noël Kanto-Kaliningradois demanda la permission au directeur de ramener Konstantine Doroshkov dans ses appartements. Le grabataire avait l'air fatigué, la soirée avait été chargée en émotions. Le directeur accepta volontiers. Les résidents, encore dans l'ambiance de cet étrange spectacle, étaient perturbés par la présence des deux Russes. Une infirmière procéda à la toilette de l'infirme, puis l'installa dans son lit. Comme il semblait anormalement agité, elle doubla sa dose d'imidazopyridines, tel que le prévoyait le protocole. En se retirant, elle informa le comédien que monsieur Doroshkov s'endormirait dans une demi-heure au plus.

Le Père Noël, resté seul avec le vieux, laissa s'écouler deux minutes, puis plongea la main à l'intérieur de sa cape noire, d'où il sortit une lettre, un mouchoir et enfin une seringue. Le vieux eut une expression de sidération, mais l'autre lui enfonça le mouchoir dans la bouche avant qu'il puisse émettre un son, puis attacha son seul bras valide à la sangle du lit médicalisée, prévue pour les patients agités.

Aleksandr Doroshkov avait souscrit à l'option « lecture d'une dernière lettre », qui pourtant doublait le tarif de la prestation. Le Père Noël décacheta l'enveloppe, et récita le texte en russe, en détachant chaque syllabe.

Papa, tu vas mourir. Tu as pourri toute ma vie, alors je vais pourrir tes dernières minutes. Le Père Noël va te faire une injection létale à effet lent, puis il éteindra les lumières. Les derniers mots que tu vas entendre sont ceux de Kant, que chaque soir tu me citais quand je te suppliais de ne pas me laisser dans le noir. J'avais cinq ans, j'étais terrifié, maman était morte, et tu reportais sur moi ta perversité : “Dans les ténèbres, l’imagination travaille plus activement qu’en pleine lumière”.

Le Père Noël procéda à l'injection, elle serait insoupçonnable. Il éteignit les lumières, répéta une dernière fois la phrase de Kant, lentement. Dans les ténèbres, l’imagination travaille plus activement qu’en pleine lumière. Il attendit patiemment que la substance fasse son effet. Après le dernier râle du vieux, il retira le mouchoir,et rangea soigneusement son matériel qu'il camoufla sous sa cape.

Dans le couloir, il croisa l'infirmière.

  • C'est bon, il dort.

    Elle lui sourit.

  • Merci Père Noël, bon retour.

Il ne lui restait plus qu'à envoyer le message codé qui signifiait que sa prestation avait été réalisée avec succès. Il tapota sur son clavier cyrillique de son téléphone :

С Рождеством Христовым, Александр(*)

Puis il prit le chemin de l'aéroport de Nice où l'attendait un jet privé qui le ramènerait à :

l'Oblast de Kaliningrad.

FIN

(*) Joyeux Noël, Aleksandr.

Publié dans Nouvelles

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