Souvenirs désordonnés de Michèle

Publié le par Philippe Mangion

Souvenirs désordonnés de Michèle

J’ai assemblé quelques souvenirs de ma grande sœur Michèle, morte en 2005. Comme je ne vois plus ma famille et que j’habite très loin de ses amis, je n’ai plus souvent l’occasion de parler d’elle, ni d’évoquer notre enfance.

Le travail de mémoire ne m’est pas naturel, je ne suis jamais envahi par des souvenirs. Cependant, en tirant délicatement sur des fils très ténus, parfois invisibles, je retrouve des trésors enfouis et oubliés, découvre de nouveaux chemins, de nouvelles pistes.

Je ne suis jamais sûr des lieux ni des dates, mais quelle importance ? J’ai pris le parti de ne pas vérifier, tant pis pour les imprécisions. Ce dont je suis sûr, ce sont les ressentis, les impressions, les influences.

Je vous livre ces moments de vie dans un désordre qu’elle n’aurait pas renié.

***

J’ai peut-être 7 ou 8 ans, tu en as donc 14 ou 15. Tonton Claude est pressé. Il fait glisser le siège conducteur et nous passons à l’arrière de son coupé. On est engoncés, on se sent prisonnier. On a à peine eu le temps de dire au revoir à papa et maman, il démarre en trombe. Claude conduit toujours à fond, parle fort, lâche le volant. J’ai peur mais je ne dis rien, crânement. Tu restes calme, tu me prends la main, tu prends sur toi. « Tonton, tu peux aller moins vite, s’il te plaît. J’ai peur ». Il obtempère. Il rigole, il se moque, mais il obtempère. Il est gentil, l’oncle Claude, colérique mais gentil, c’est vrai qu’il nous fait tout le temps marrer.

Mêmes vacances, on arrive au ski, à la Foux d’Allos. Claude prononce la Fouxe d’Allo, ça nous fait rire. On est sur les pistes, sur la plus facile. J’ai des skis trop grands, je n’arrête pas de tomber, j’ai froid. Josiane ne m’aide pas, ne m’attend pas. Tu ne skies pas très bien non plus, mais tu es là, tu me relèves, tu m’attends. Tu négocies avec Josiane qu’on puisse rentrer plus tôt au chalet, on n’en peut plus, on est fatigués.

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C’est ton enterrement, il y a Georges. Ça fait bien vingt ans qu’on ne l’a pas vu. Depuis qu’il t’a quittée, sans oublier de te faire souffrir pendant des années, de te laisser exsangue. Je pars, je reviens, je te trompe, je t’aime, je ne t’aime plus. Jusqu’à ce qu’il parte enfin de Nice, avec l’autre, et avec l’enfant qu’il t’avait peut-être refusé. Je ne sais pas, tu n’en parlais pas beaucoup, ou alors quelques allusions que j’ai oubliées.

Il y a aussi Antoine, il est tellement différent de nous, mais tu l’aimais, alors je ne peux pas le détester. Il t’a fait attendre, dix ans peut-être, pour quitter l’autre, pour vivre enfin avec toi. Après, pour un enfant, c’était trop tard, et de toute façon il n’en voulait plus, il avait déjà le sien. Tu avais renoncé. Je l’ai déduit aussi, tu n’en parlais pas beaucoup. Je me souviens simplement des lueurs de tristesse dans ton regard.

Je n’ai pas de souvenir précis de papa et maman ce jour-là. Stéphane fait ce qu’il peut, il sort d’une crise. Jusqu’au bout, tu as été en première ligne pour écouter notre frère, pour l’apaiser. Pour moi, de Paris, c’est plus facile, je ne descends que pour les cas de force majeure. Je peux me replier, mais pour toi c’est tous les jours.

Je suis devant l’autel, j’ai griffonné un texte dans ma nuit blanche. Marion ne me quitte pas, je sens ma fille collée à mon bras, ça me donne des frissons, son amour. Pour elle, ta maladie correspond au moment où elle a eu le courage de repousser papa. Il ne tentera plus de la tripoter, de se frotter à elle dans le couloir de Seillans. Je ne sais rien encore de son drame, et toi tu ne le connaîtras jamais. En attendant, devant des centaines de témoins, je te fais le serment de toujours garder la famille unie. Je pense à Stéphane, je pense aux parents qui vont vieillir. Je joue mon héros qui va reprendre ton flambeau. Tu parles d’un serment, explosé en vol, volé en éclats.

***

J’ai beau creuser, chercher, tout retourner, je n’ai aucun souvenir de crasse que tu m’aurais faite, une vraie. Même pas une vexation.

Je ne me souviens pas d’une dispute avec toi où on aurait pris nos distances au moins quelques jours, comme n’importe quels frère et sœur.

Je sens bien que ça t’agace un peu, au début, quand Dany entre dans ma vie, emporte mon cœur et mon corps. Cet amour est indécent, électrique. Il faut que partout on s’embrasse, on se dispute, on se parle avec un langage bizarre, régressif. J’ai 19 ans et je me la pète, je suis tellement fier, avec mon canon de 23 ans, maîtrise de Lettres. Tu ne dis rien, tu fais parfois la gueule, mais pas un mot méchant, au pire tu te moques un peu.

Ah oui, je me souviens d’une crasse : un jour tu m’as réveillé à 4 h du matin en me faisant croire que c’était l’heure d’aller à l’école.

Et celle-là aussi : je devais être en première année de fac, je portais toujours le même bas de survêtement vert et informe, tu m’as demandé si je comptais m’habiller comme ça toute l’année.

Voilà ce que j’ai trouvé de pire.

***

A la levée du corps, je ne te reconnais pas. Tu as le visage bouffi, ce n’est pas toi. Ils t’ont mise dans une boîte métallique, à l’intérieur du cercueil. Au niveau de ton visage, il y a une vitre, comme dans les films de science-fiction, lorsque les astronautes sont cryogénisés ou immergés dans un liquide spécial pour leurs voyages dans l’espace.

Sur ta tombe il y a une photo, choisie par maman, où je ne te reconnais pas. Tu as un chapeau qui te donne une allure de globe-trotter à la Albert Londres, ce qui vraiment n’est pas ton style. Les amis ont fait sculpter une œuvre par un artiste de votre bande. Elle est belle, de forme surréaliste, multi-face non régulière, mais elle est froide, Il faudra s’y habituer, mais maintenant on a tout le temps.

A la sortie de l’église de Gairaut, beaucoup de monde m’embrasse. Je reconnais certains visages, vingt ans plus vieux. Yves, mon copain d’enfance, celui avec qui on te balançait des insectes par le vasistas des toilettes, me glisse à l’oreille : « n’en profite pas pour draguer », et disparaît. On est en froid depuis longtemps, je ne le voyais plus et, après ces quelques mots, ne le reverrai plus.

Et puis il y a Gérard, mon pote de toujours. On ne se téléphone jamais, on se croise tous les cinq ans, mais avec lui c’est à la vie à la mort. Dès que je l’aperçois, je fonds en larmes. Jusque-là je m’étais retenu, mais il m’a pris en traître, le salaud. Je n’avais pas imaginé que c’est son sourire qui déclencherait les grandes eaux.

Après l’enterrement à Seillans, la mairie a préparé une collation dans une salle municipale du village. Il me conduit avec sa Rolls Royce de location, plus tard dans l’après-midi il me confiera le volant. Ça crée un petit décalage loufoque, à la Tati, un soupçon de dérision qui rend la journée plus légère. Merci Gérard !

***

C’est le moment du prêche, au cimetière, devant ta tombe. Le curé est grand et sec, a des lunettes carrées et des chaussures trop larges. Il n’est ni sympathique ni bon vivant. Il n’a pas d’empathie, c’est un dogmatique, peut-être un intégriste. Son discours me laisse froid, aucune émotion. Il n’évoque rien de toi. Il s’adresse aux croyants, comme si nous l’étions tous, les culpabilise. Mais il n’y en a pas beaucoup dans l’assemblée. Alors j’observe ses pieds, il se balance légèrement d’avant en arrière, une habitude qu’il a prise au fil des cérémonies, pour rythmer sa diction. On sent que c’est important, il est en représentation. Il prend appui sur ses orteils. On les voit bien, il porte des sandales Birkenstock, comme les touristes allemands dont on se moquait.

***

Il y a Marie-Neige, vous avez toutes les deux dans les 16 ans, donc je suis tout gamin. Vous portez de longues jupes à fleurs, des talons compensés, je suis dans vos pattes, je ne perds rien de vos conversations. Vous fumez clope sur clope sur les trois marches à l’entrée de l’appartement. Il est au rez-de-chaussée, il donne directement sur un jardin en pente, à l’arrière d’un bâtiment de la cité universitaire. C’est un logement de fonction, papa est directeur. Il y a des oliviers géants où je grimpe et des buissons de lauriers où je me planque. Pas loin un escalier de secours extérieur, que personne n’emprunte, c’est mon donjon. De tous ces postes je vous observe et vous écoute. Tu as confiance, je ne cafte jamais, et je suis tellement fier d’être dans vos confidences.

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Environ un an avant ta mort. Tu es venue à Paris, Institut Gustave Roussy, pour faire une curiethérapie. C’est la première fois qu’on entend ce mot, on connaît mal le vocabulaire des maladies graves. On te bombarde pendant deux jours le col de l’utérus de radiations à te tuer une souris en quelques heures. Les infirmières restent vagues sur les effets secondaires à long terme. Vu le destin de Marie Curie, on ne veut pas trop y penser. Ta chambre domine la banlieue Sud. Je prends une photo, on te voit dans le reflet de la fenêtre, comme un spectre.

***

Dany et moi habitons encore en Cité-U, donc tu n’as pas encore 30 ans. C’est la même Cité-U de notre enfance, mais les parents sont partis. Cette fois j’y loge comme étudiant. Je trouve un mot sur la porte de ma chambre. Je lis « Georges et moi nous sommes grippés ». Je ne comprends pas pourquoi tu es venue jusqu’ici pour nous dire ça, simplement. Alors je relis plus attentivement. « Georges et moi nous nous sommes grippés ». Le nous est doublé, la phrase est bancale. Du coup je me focalise sur grippés. Ça pourrait être quittés. Oui, c’est ça. Georges et moi nous nous sommes quittés. Je découvre que depuis des mois vous vous déchirez. Je n’avais rien vu. Depuis que j’ai onze ans vous êtes mon modèle en tout, vous êtes un bloc et je ne l’ai pas vu se lézarder. Par ce mot, tu m’appelles au secours. Tu m’as toujours protégé et là, tu as besoin de moi.

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Je ne sais pas pourquoi, ce jour-là, maman m’emmène avec elle. Je ne sais pas non plus pourquoi c’est elle qui décide d’y aller seule et pourquoi papa ne vient pas. Sans doute, par orgueil, a-t-il fait son coq. Non, je ne viens pas, je ne veux plus la voir !

On arrive à Caucade dans la maison où vous vivez en communauté. Ce mot résonnait dans mes oreilles comme s’il désignait l’enfer sur terre. Il avait provoqué une dispute des parents bien plus grave que leurs algarades quotidiennes. Chacun se rejetait la responsabilité de ta dépravation. Tu n’étais pas rentrée à la maison depuis quelques jours et le bac approchait.

Dans le jardin, le père de Georges, que nous connaissions, arrache quelques mauvaises herbes. Tiens, que fait-il ici ? Pourquoi n’est-il pas en dépression comme notre père à nous ? Maman, charmeuse de naissance, recompose instinctivement un visage souriant.

- Bonjour, comment allez-vous ? Les enfants sont là ?

- Bonjour Marie-France. Non, ils ne sont pas encore rentrés. J’en profite pour leur faire un peu le jardin, les jeunes, ils ne savent pas. Mais, entrez, Michèle ne devrait pas tarder à rentrer du lycée.

Maman est déjà dans les lieux, à tout inspecter. Trois chambres, une par couple, une grande cuisine, du désordre et quelques cendriers non vidés, rien que de très banal. C’est clair et aéré, on s’y sent bien. Maman rentre bredouille, elle ne t’attend pas.

Moi, je suis admiratif. Tu as 18 ans, ils ne peuvent pas te contraindre de rentrer à la maison. Plus tard, tu as eu ton bac, ce qui a tout arrangé. Les relations se sont aplanies.

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Deux mois après la curiethérapie, tu reviens à Paris, avec Antoine. Je vous accompagne à Gustave Roussy. Nous passons sous la batterie de châteaux d’eau de Villejuif, celle que j’ai toujours vue au loin depuis mon appartement de Bagneux. Tu sors en pleurs de la consultation, le mal s’est répandu, tu as des micro-ganglions dans les poumons. On s’accroche au préfixe micro, mais tu es condamnée. Tu ne le prononces pas, tu ne le feras jamais clairement. Tu pleures, simplement. Nous reprenons la voiture jusqu’à l’Hay-les-Roses, il fait beau, c’est un bel automne sur la roseraie. Nous déjeunons dans une pizzeria sans décoration, avec des chaises en métal, qui grincent sur des dalles blanches premier prix. Tu te reprends, tu retrouves les mots, et même la dérision. Désormais, je sentirai un halo de mort autour de ton corps. Je ferai comme s’il n’existait pas, mais j’y penserai constamment, il ne te quittera pas.

***

Dany et moi dormons dans ta maison de Gairaut, la première, pas celle qui te verra agoniser. On descend de Paris, en transit de quelques jours, avant les vacances en Corse. On a laissé les enfants à Seillans pour deux jours, c’est la liberté. Antoine part au boulot, toi ce matin tu es de repos. Tu traînes au lit avec un bouquin, tu attends qu’on se réveille. Je me lève, Dany dort encore. On s’installe sur la terrasse de la cuisine, on déjeune et on discute. Il fait doux et on discute plusieurs heures. De politique, des parents, de Stéphane, des amis, de Paris. On refait une cafetière pour Nadine et Robert, puis d’autres, qui sont passés, on chauffe du lait pour Dany qui se réveille. Arthur dort sous la tonnelle, un lézard ne le fera pas se déranger, il a chassé dans le jardin une partie de la nuit. Tu improvises un repas, trois tomates, des anchois, du fromage, ceux qui sont là restent. Je retrouve le Sud, où l’improviste ne pose pas de problème. Je me sens bien, tes amis sont toujours contents de me voir, et ne se retiennent pas de me le dire. Ils m’ont connu ado, presque enfant à l’époque de Caucade, et traité comme un égal. Vous êtes une bande pour la vie, où moi je n’ai gardé que Gérard.

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J’ai amené le vidéoprojecteur de mon boulot, j’ai loué un film, peut-être Rome ville ouverte, de Rossellini, en tout cas un italien néoréaliste, je sais que tu les aimes. J’installe tout, il fait chaud, tu souffres, tu fais un effort pour tenir jusqu’au bout. On a pris des pizzas, pour l’ambiance, et du vin que tu ne touches pas. Antoine fait des allers-retours dans la cuisine, puis il va se coucher. La lampe du vidéoprojecteur augmente la température, il n’y a pas un brin d’air et la chaleur devient insupportable. Le film se termine, tu me remercies, il faudra se faire d’autres séances. Mais ce sera la seule.

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C’est la première et seule année où je vis seul, là-haut, à la cité universitaire de Montebello. C’est ma première année de fac, après il y aura Dany. Je suis un étranger dans la ville qui m’a vu grandir. Nouveau quartier, Nice-Nord, à l’opposé de La Lanterne. Papa et maman ont déménagé à Saint-Etienne, mes amis se sont dispersés, dans d’autres facs ou dans d’autres villes. Pendant plusieurs semaines, je ne parle à personne, sauf pour vaguement saluer quelques visages connus du lycée, des gens auxquels je n’avais jusque-là jamais parlé. D’autres se lamentent, moi je suis très excité par cette situation où tout est neuf, les profs, les cours, les lieux, les filles, comme une grande bouffée d’oxygène. J’étrenne mon permis tout neuf avec la 4L PTT que Mémé a eu la gentillesse de m’offrir juste avant de mourir. C’est la liberté, le bonheur total. Mon point d’ancrage, ma famille à Nice, c’est toi, Georges, tous tes amis, la rue Hancy. Là, j’apprends les amitiés d’adulte, la musique, la politique. Georges me fait des cassettes que j’écoute en boucle dans la solitude de ma chambre en cité-U. C’est sa manie et ça t’énerve. Ton immeuble est ancien, l’escalier fait un angle ni droit ni plat avec l’entrée sur la rue. L’appartement a une double exposition sur des cours intérieures partagées avec d’autres immeubles dont on ne sait pas vraiment sur quelles rues ils donnent. L’été, lorsque toutes les fenêtres sont ouvertes, les conversations résonnent sans qu’on perçoive si elles sont proches ou très éloignées, comme dans la scène des égouts du Troisième Homme, le film d’Orson Welles. J’ai une perception de l’extérieur uniquement par ces bruits de cour, pour le reste, je suis désorienté. Paradoxalement, il n’y pas non plus de vis-à-vis direct, on n’est pas observé et il n’y a rien ni personne à observer. Alors tout se passe à l’intérieur dans ces grandes pièces un peu vétustes, aux tomettes rouges et hauts plafonds. Tu imprimes ta présence, ton appartement et toi êtes intimement liés. Pas uniquement par le choix de la décoration, mais aussi par ta façon de t’y déplacer, physiquement.

Je suis encore à l’âge où tout s’imprime dans ma mémoire comme sur l’argile d’une tablette sumérienne. Alors je n’oublierai pas le froid des tomettes sur lesquelles on marche nus pieds, la musique que renvoient celles qui sont fendues ou mal collées. Je n’oublierai pas non plus le lavabo antique, le filet d’eau chaude si difficile à maintenir à bonne température. La cuisine et le lave-vaisselle qui ne marche plus, les restes des fêtes dans le Frigo. La guitare de Georges, le linge qui sèche, dans la pièce où je dors de temps en temps. Je n’oublierai pas ce miroir sur la cheminée d’angle où Georges, ou peut-être toi, inscrira je t’aime, ou peut-être je te hais, au rouge à lèvres rouge, ça j’en suis sûr.

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Tu viens d’avoir ton permis, en une semaine de stage. Tu veux conduire tout de suite, tu as peur de perdre tes acquis. Tu nous emmènes, Dany et moi, dans ta fiat 500, ou peut-être dans ma 4L. Direction la vallée du paillon, vers l’Escarène. La route est fréquentée, il y a de nombreux tournants. Tu veux doubler un cycliste. Tu te retournes pour vérifier ton angle mort. Tu te retournes vraiment, longtemps. Tu ne regardes plus la route devant toi. Par miracle tu ne renverses pas le cycliste. Je suis livide, toi tu rigoles. Tu es confiante, heureuse. Il ne te faudra pas longtemps pour être à l’aise. Tu adores conduire et tu fonces tout le temps.

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C’est ton dernier anniversaire, tes 50 ans seront l’âge de ta mort. Antoine a réuni tes amis, c’est une répétition de ton enterrement. Moi je ne le sais pas encore, je ne veux pas le savoir. Tu n’es pas encore complétement sous oxygène, de temps en temps tu vas t’en accorder un petit shoot, pour tenir. Ils ne savent pas comment se tenir, beaucoup pensent que c’est une connerie, et ils ont raison. Pour toi, c’est censé être une surprise mais tu l’avais deviné. Je ne sais pas si tu es contente ou en rage. On plaisante parce que c’est une habitude, mais putain qu’est-ce que c’est triste !

Personne ne s’éternise dans le jardin. Quand c’est fini, Antoine nous raccompagne, je ne sais plus où. Sur la route, il s’arrête, voilà, on y est, il va cracher le morceau. Tous ses muscles se relâchent, il va annoncer un malheur, avec sa voix si sérieuse et son accent grave.

- Le cancérologue, m’a appelé, Michèle est condamnée, il n’y a plus rien à faire.

Je ne réagis pas, je m’y attendais. Je répète à Dany qui n’a pas entendu. J’admire le courage d’Antoine, de s’arrêter comme ça, et de dire simplement la vérité. Mais une gêne s’installe, je ne sais pas quoi répondre. Il redémarre.

***

On est rue Hancy, Gérard est passé me chercher pour m’emmener à la gare. Je remonte sur Paris. Tu me dis de vérifier mon horaire, on ne sait jamais. Oh merde ! Je me suis trompé d’heure, le train part dans cinq minutes. On est pris d’un fou rire pendant que je bourre mon sac en catastrophe. Je ne pourrai jamais être à l’heure, mais je compte sur un retard du train, on ne sait jamais. Gérard brûle tous les feux rouges, fonce comme au temps de l’Alfa Roméo. A l’époque on avait 19 ans, on provoquait la mort sur la route de Villefranche ou sur l’ancienne voie ferrée de Fayence.

Le train a du retard, je suis sauvé. Je t’appelle, on en rit encore, tu adores que je sois aussi dilettante. Et moi je suis si fier de ça, j’en rajoute pour te plaire.

***

C’est ta dernière nuit, ta nuit d’agonie. Dehors, c’est Cimiez, c’est l’été. Depuis plusieurs heures tu n’es plus consciente, l’infirmière a chargé ce qu’il faut comme dose de morphine dans la pompe automatique. Il a été décidé de ne pas prolonger ta souffrance, on nous le dit à demi-mots. Tes aspirations sont de plus en plus espacées. C’est la pleine nuit, Antoine dort sur l’autre fauteuil, on n’entend que le bruit de ta respiration. Je synchronise mon souffle sur le tien, j’ai du mal à tenir sans suffoquer. L’air ne te sert plus à rien, il n’y plus rien à oxygéner. Tu as basculé, tu es plus morte que vivante. L’agonie dure une partie de la journée suivante. Le tempo ralentit jusqu’à une seule aspiration par minute. Et puis plus rien. Je ne reconnais pas ton dernier soupir, celui qui aurait dû être plus appuyé, celui qui aurait renversé ton visage, sur le côté. C’est le long, l’interminable silence qui suit, qui m’informe que c’était bien celui-ci, ton dernier souffle. J’ai attendu, longtemps, plus de cinq minutes pour être sûr, qu’il n’y en ait plus après. Avec Antoine, nous appelons l’infirmière. Elle se penche sur toi, pose deux doigts sur ton cou, et nous fait un signe. C’est terminé, fini.

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Vous êtes dans ta cuisine de la rue Hancy. Avec deux copines, vous révisez un examen. Tu vas devenir conseillère en économie sociale et familiale. Ça nous fait marrer parce que ton budget personnel c’est la Bérézina. Tu m’as demandé de vous faire réviser les maths, nous ne sommes pas très efficaces. Un énorme cafard, comme je n’en ai vus qu’à Nice, tombe du lustre sur la table, au milieu de nous quatre. Surpris, nous crions en chœur, sauf une de tes copines, une africaine, habituée à de bien plus impressionnantes bestioles. Sans ciller, elle l’attrape, le jette à terre et l’écrase avec son talon, puis se remet à ses révisions comme si de rien n’était. Nous partons tous d’un énorme fou rire, que nous mettons plusieurs minutes à réprimer. Ta copine est contente de son effet.

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On a retrouvé un couteau sous ton lit de la cité Jean-Médecin. Quelqu’un s’est introduit dans la maison par la fenêtre de ta chambre. Papa inspecte toutes les pièces, on craint que l’intrus ne se trouve toujours dans la maison. Je suis terrorisé par la vision de cette très grande lame, je ne veux pas rester seul dans ma chambre. Toi, tu n’es pas si effrayée, tu dormiras dans ta chambre cette nuit-là. L’événement alimente pendant quelques jours les discussions familiales. Il reste un mystère autour de ce couteau, sous ton lit.

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Tu as un GT10, Mobylette casse-gueule à petites roues. Tu conduis trop vite, parce que tu es toujours en retard. Mais tu ne tombes jamais. Depuis le HLM où désormais tu habites seule avec Georges, tu fonces jusqu’à la gare de Saint-Augustin. Tous les matins tu attrapes le train pour Fréjus, où tu es pionne.

Tu es jeune, tu donnes l’impression d’être heureuse, amoureuse, mais avec toi on n’est jamais sûr. C’est ta première maison à deux. Georges est éducateur, il fait de la musique, compose avec son groupe, leur Dieu c’est Léo Ferré, mais il y aussi Lavilliers, Ange, Magma. Ils se produisent de temps en temps, dans des bars, des MJC, et cachetonnent aussi dans les bals, avec un répertoire à l’opposé. Brasilia Carnaval, à deux c’est l’idéal … Un p’tit trou, deux p’tits trous, trois p’tits trous la la … Gamin dans un coin de la pièce pendant les répét’, je suis fan. Tu es pionne et fantôme d’une fac quelconque. Vous avez un peu de fric, de quoi faire des bouffes avec les copains. Les uns chez les autres, toujours. Musique, clopes, pinard, beaucoup, mais pas de joints ou très rarement. Peu de restaus, peu de sorties. Il y a Guymar, Grégoire, Arlette, Serge, Blandine. Vous êtes mes modèles.

***

Sur cette photo, je suis dans les bras d’Odile, poupon pataud tenu par notre tante au look de star italienne des années soixante. Toi, tu me prends délicatement le pied, tu essaies d’attirer mon attention sur l’objectif pour que la photo soit réussie. Tu pointes ton doigt vers l’avant, ta main masque une grande partie de ton visage. Dans le même but, Odile me parle pour que je lève enfin les yeux. Mais vos stratagèmes sont inefficaces. Je suis fasciné par le geste que j’effectue avec ma main droite, un pincement du pouce et de l’index qui forme un rond parfait. Rien ne pourrait me distraire de cette découverte. La photo est donc ratée au regard des intentions. Pourtant elle évoque instantanément le mini-drame qui se joue. Elle raconte sa propre histoire de photo ratée, ce dont aurait été incapable une photo réussie. Du coup, elle nous incite à nous pencher sur les détails. Je suis habillé d’une layette tricotée main, aux manches trop évasées, à laquelle il fallait sans doute faire honneur, au moins pour une photo. Les chaussons-chaussettes assorties, tout aussi larges, sont tenues par de fines cordelettes en tissu, et déforment mes pieds en sortes de moignons. Ta main droite qui soutient mon pied gauche a pour tâche d’éviter que je m’en débarrasse avant que le cliché ne soit enfin dans la boîte. Tes cheveux sont sommairement tirés en arrière et tenus par un nœud, en partie caché, qui ne laisse apparaître que des oreilles de Mickey. Tu es affublée d’une robe, manches courtes et larges, aux motifs en losanges, vieillots pour tes sept ans. Elle est surmontée d’un col Claudine haut et raide qui t’enserre dangereusement le cou. Ma layette ne parvient pas à cacher une couche mal fixée, qu’Odile maintient de sa main gauche, fermement plaquée sur mon entrejambes. Sa main droite entoure ma taille et retient mon doudou que moi-même j’agrippe de la main gauche. Celui-là ne risque pas de nous échapper. On devine une serviette sur l’épaule d’Odile, en protection de son pull en cachemire contre un trop généreux roploplo.

Je découvre cette photo alors que Raphaël et moi trions les affaires d’Odile. Pendant que le commissaire-priseur, avec une gentille désinvolture, allotit et estime le témoignage d’une vie, la photo me raconte les quelques secondes de sa prise, me raconte quelques instants de notre enfance.

***

Comme souvent, je dors rue Hancy, dans la chambre aux instruments et au linge qui sèche. Il y a un relent de pisse de chat, ce n’est pas encore Arthur, c’est le premier, Achille, celui de ta vie avec Georges, et qui a mal été opéré. Il me tient compagnie au pied du canapé-lit. Georges me réveille avec une tasse de café, avant de partir travailler. Tu traînes au lit avec un roman policier, tes horaires de boulot sont décalés. C’est ton kiff de traîner en bouquinant. Je te rejoins, on discute, on se marre. On se lève enfin pour le petit déj, le vrai. Dans le salon flotte une odeur de clope, agréable, douce, une atmosphère de maison où les soirées sont longues et conviviales. Ce n’est pas la puanteur âcre et froide des mégots mal écrasés, cauchemar des non-fumeurs d’avant les lois Evin. Depuis qu’il a arrêté de fumer, Georges est intraitable avec le vidage des cendriers. Le petit déj est interminable, on se gave de pain-beurre-confiture et de rasades de café. Deux cafetières y passent, on tchatche, encore et toujours, jusqu’à ce que tu prennes conscience de ton retard. Tu fonces pour te préparer : le lavabo minuscule, le réglage impossible de la température de douche, le maquillage pro express, tu dégages en vingt minutes, la maison reste en bordel, ça ne te gêne pas, tu rangeras en rentrant.

Je reste tout seul, je prends mon temps, la fac attendra. J’écoute de la musique, je lis une BD, je fais la vaisselle, je replis le canapé-lit. Putain qu’est-ce que je me sens bien chez toi !

***

Je suis seul, assis sur un muret, dans le carré de pelouse qui agrémente le parking de la clinique Saint-François. Il est tôt, il fait chaud, les grillons ont démarré leur tsoin-tsoin. Je pleure, dans ma plus secrète intimité, celle où ma pudeur handicapante n’a plus de raison d’être. Les larmes noient et refoulent le souvenir de la nuit, de ta longue agonie. La vision de ta mort a précipité la conscience de ton absence. Absence, disparition, mort, ce sont des mots ambigus, à double sens, qui remplissent le vide et portent l’idée d’un au-delà, d’une forme d’existence, autre, et même d’un retour possible. C’est un leurre, tu es morte, tu es dans l’état de mort, c’est-à-dire dans l’état de néant. A cette seconde, tu n’existes plus, et ton corps n’existera plus d’ici quelques semaines. La certitude, pour toi aujourd’hui comme pour moi un jour, de cet état de néant, réveille une terreur cauchemardesque, l’impression d’une aspiration abyssale, d’un étouffement. Les larmes, les spasmes, évitent de m’enfoncer trop, comme des bulles elles remontent à la surface, vers la respiration et la vie. Je m’éloigne de toi, et je pleure. C’est la raison de mon chagrin.

***

L’après-midi où, surmontant ma timidité, j’invite Pascale à la maison, je te trouve là, dans le salon. Tu comprends que c’est important, c’est la première fois que tu me vois seul avec une fille. Tu ne la connais pas et malgré ta curiosité, tu restes discrète, tu ne prolonges pas la conversation au-delà des présentations. Nous allons dans ma chambre, et cette après-midi-là, je vais faire l’amour pour la première fois, j’ai seize ans. Quand Pascale repart, je te retrouve dans le salon, tu lis des magazines, tu ne poses aucune question. Je voudrais crier ma fierté, mais je n’ose pas.

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Noël 2004, papa et maman maintiennent le voyage de toute la famille à Tozeur pour leurs cinquante ans de mariage. Naturellement, tu renonces, la chimio te met à plat. Steph est en pleine crise, et dans la nature. On ne sait pas où il est. Mais nos chers parents, eux, ne peuvent pas se passer de fêter leur sacro-saint anniversaire de mariage. Sont-ils conscients de l’incongruité de ce voyage ? Les as-tu incités à le maintenir ? Je peux imaginer que c’est le cas. Au moins tu n’auras pas à donner le change. Claude me téléphone : qu’en penses-tu, Philippe, est-ce que ce voyage est raisonnable ? J’aurais dû répondre : oui, tu as raison. Arrêtons tout ça pendant qu’il est temps ! Lâchement, je ne le fais pas, j’ai toujours le réflexe de ménager maman.

Ce voyage est pathétique, et le cadre s’y prête. Tozeur est une ville où des quartiers misérables côtoient des hôtels faussement luxueux destinés à la beaufitude européenne. Les chambres sont équipées d’immenses baignoires d’où ne coulent que des filets d’eau qui assèchent les réserves disponibles de cette ville plantée en plein désert. La seule rue correctement entretenue est celle qui conduit de l’aéroport à la zone hôtelière. Des femmes de ménage passent sans discontinuer la serpillière dans le hall, affichage de bonne hygiène, ce qui n’a pour effet que de rendre le sol glissant et marqué par les chaussures mouillées. Partout des rues, des avenues et des places Ben Ali ou du 7 novembre, date de sa prise de pouvoir en 1987.

Le 28 décembre, jour de l’anniversaire de mariage, atteint un sommet. Sous un chapiteau glacial où une troupe folklorique tente de réchauffer tout ce que la ville compte de touristes, Dany lit un texte qu’elle avait préparé à cette intention. On n’entend pas grand-chose, le charmeur de serpent fait danser sa bestiole au son d’une musique orientale, à fond dans les enceintes. Je suis mal à l’aise, gêné par cette situation embarrassante qui n’en finit pas. Je pense à toi et à Stéphane, cette fête est tellement triste, incongrue, pathétique. La soirée se termine par une fantasia, produite dans une arène adjacente où seule une poignée de courageux tente de résister au froid.

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C’est le seul et unique été où tu viens à Figari avec nous. Ta séparation d’avec Georges est récente, Dany et moi n’avons pas encore les enfants. Notre rythme est ritualisé. Grasse matinée jusqu’à midi, repas préparés par la maman de Dany, aux petits oignons, sieste puis plage l’après-midi, jusqu’en début de soirée. Le soir on retrouve une bande du village, des connaissances de Dany. La soirée finit immanquablement à Cala di Rena, boîte de nuit qui draine les fêtards de Corse du sud. Nous rentrons au petit matin. Sa boutique est encore fermée, alors, par l’entrée de son garage, le boulanger nous vend ses premiers pains au chocolat, que nous mangeons assis sur un muret, exténués. Les boîtes, c’est à l’opposé de tes habitudes. Toi et ta bande de Nice, c’est plutôt des soirées chez les uns ou chez les autres. Vous jouez de la guitare, vous refaites le monde. Ici, des types s’époumonent pour couvrir les décibels, et te font une drague insistante, tout en lourdeur. Ça te fait marrer, tu es détendue, tu te moques un peu, c’est sans doute le dépaysement total qu’il te fallait à ce moment précis.

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Il t’arrive d’exprimer qu’enfant tu as reçu plus de coups que la moyenne. Mais tu te heurtes à un mur. Je n’ai jamais entendu papa entamer un début de mea culpa, au mieux il accuse l’époque, les débuts difficiles, la tension des événements d’Algérie. Maman dit que tu ne mangeais rien. Tu n’insistes pas, il y a un tabou sur ces violences.

En revanche, tu ne manques jamais de t’opposer à papa sur tous les thèmes polémiques. Derrière lui, les machos de la famille – Claude, Pépé, Nono – font bloc, les gentils comme les fachos, les de droite comme les de gauche. Tu as du boulot. Les discussions convergent immanquablement vers les rapports hommes-femmes. Ils postillonnent, ils rougissent, ils rient grassement, on les sent excités de te voir leur tenir tête jusqu’au bout. C’est la curée. Les autres femmes sont soit complices soit muettes. Ils s’épuisent, tu ne lâches rien. Je ne t’aide pas beaucoup, je n’ai ni la motivation ni la voix assez forte pour m’imposer, mais je t’admire.

Il y a rarement de la rancœur après ces algarades, les tensions se diluent en plaisanteries et rigolades, autour des repas mythiques de Seillans, que l’on n’interrompt que pour quelque partie de boules ou de cartes.

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Il revient dans les histoires de la famille que c’est toi qui m’a appris à lire, et qu’ainsi j’ai pu sauter le cours préparatoire pour entrer directement en CE1. Tout mon adolescence, j’entends cette information, elle est virtuelle, je n’en ai pas de souvenirs directs. J’ai un flash de l’école maternelle à Saint-Etienne, où je me fais bousculer dans la file des élèves qui attendent de rentrer en classe. J’ai un flash du CE1 à Nice, école des Magnolias, où je vomis à la cantine une pomme mal digérée. Mais entre ces deux micro-traumatismes, rien. L’information est vraie car j’ai effectivement sauté le CP, et il paraît pertinent que ce soit grâce à toi et non aux parents qui n’intervenaient dans nos études que pour commenter les notes, surtout les mauvaises qui déclenchaient des menaces de restrictions, rarement mises en œuvre.

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C’est l’été, nous entamons la transhumance de Nice à Oloron où nous passons toutes les vacances, chez les grands-parents paternels. A l’arrière de la Renault 10, Stéphane trône au milieu de la banquette, son siège bébé occupe l’essentiel de l’espace. Tu es coincée sur la côté droit, derrière maman, et moi derrière papa qui conduit. Le moteur est bruyant, il est difficile de se parler, alors on rêvasse. Tu as des rêves de 16 ans, j’ai des rêves de 9 ans. De temps en temps, tu acceptes de jouer. Je compte les R5, tu comptes les 204. Je compte les plaques 75, tu comptes les 69.

Nous traversons la France du Sud, Provence, Languedoc, Pyrénées, en trois jours et autant d’étapes que la famille en propose, disséminée sur cette bande de territoire par le rapatriement chaotique d’Afrique du Nord. Nous amassons en chemin assez d’argent de poche pour tenir toutes les vacances.

A Pondheil, le quartier d’Oloron où habitent Pépé et Mémé, les maisons sont grandes et fonctionnelles, dotées de grands jardins. Nous y retrouvons, d’année en année, nos bandes de copains respectives. Nous sommes attendus, nous avons l’avantage de l’exotisme. Tu as tes prétendants, tes petits secrets. Nous avons des vélos et la liberté, Papa et Maman nous foutent une paix royale. Ici, l’autorité, c’est Mémé, elle nous gâte et nous accorde tout.

Plus tard, tu y reviendras quelques fois avec Georges. Je n’y passerai qu’un seul séjour avec Dany, avant que Pépé ne vende pour s’installer à Antibes. Mémé était morte et le vide était trop grand.

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Je tape ton nom sur Google, et je lis cette information : une section du Parti Socialiste de Nice portera le nom de Michèle Mangion, conseillère municipale décédée le …

C’est une partie de ta vie que je connais peu. Tu m’en parles de temps en temps, mais je n’habite plus Nice, je ne connais pas tes amis militants, alors ça reste virtuel. Je sais que tu peux être virulente dans les discussions, mais tu gardes une certaine distance, comme si tu n’étais pas dupe, comme s’il s’agissait d’un jeu. Je ne vois pas d’ambition, ni de rêve de carrière, ni même quelque intérêt personnel que tu pourrais trouver à cet engagement, mis à part un besoin d’être aimé, et que les gens se sentent bien en ta compagnie. J’y vois aussi une forme de loyauté, tu es engagée derrière un opposant interne au Parti Socialiste local, dans une ville où la gauche est elle-même écrasée par la droite. Ça ne ressemble pas à une stratégie gagnante, on ne peut pas te soupçonner de carriérisme. Tu t’investis au Conseil Communal d’Action Sociale, tu enchaînes les réunions en soirée. De son côté, Antoine a aussi ses engagements, cette vie vous convient.

Dans l’église de Gairaut, Patrick Mottard, ton mentor, fera ton homélie politique, juste avant mes propres mots, que j’ai crachés sur une feuille arrachée. Je n’écoute que d’une oreille ; la foule d’officiels et d’inconnus, qui déborde sur le parvis, est bien plus concernée.

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Papa fête ses soixante ans, tu as l’idée de lui composer une chanson qu’on lui chantera à quatre. Tu écris les paroles et Stéphane la musique. C’est plutôt réussi, on se moque de Papa lorsqu’il décrypte les listes des courses que Maman lui confie. Sa phrase rituelle fait notre refrain : quel genre de …

Si maman indique huile d’olive, il est incapable de faire un choix, et demande systématiquement : quel genre d’huile d’olive ?

Stéphane accompagne notre chœur à la guitare, Dany donne le tempo. Tout le monde se marre, on est content de notre effet.

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Tu prends le train pour Nice, gare de Lyon. Tu es en retard, c’est notre destin, alors on fonce sur le quai. Dany, enceinte jusqu’aux yeux, monte sur un chariot que je pousse un peu trop vite. Tu réussis à monter dans le wagon, de justesse. Ça nous évite de larmoyer. Papa et Maman repartent à Rouen le soir-même et Dany accouche de Romain le lendemain matin à 6h30, par césarienne après dix heures interminables de poussée infructueuse.

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J’écris au stylo depuis le début de la nuit, dans ta chambre d’amis. Ce n’est plus la chambre aux instruments et au linge qui sèche de la rue Hancy, il y a une petite terrasse couverte dans ta seconde maison de Gairaut. Ce projet vous a tenus plusieurs mois, Antoine et toi, mais tu n’as pu profiter de ce jardin d’hiver que malade, comme Hans Castorp, le phtisique de la Montagne Magique. Il n’y a plus Achille, mais Arthur qui me tient compagnie, au pied du canapé-lit. Toi, tu passes ta dernière nuit sur terre dans un funérarium du côté de Saint-Augustin, au bout ouest de la ville, où la promenade des Anglais perd son faste et ses belles façades. C’est le quartier de notre enfance, tu es à quelques centaines de mètres de la cité Jean-Médecin, de ta première maison en communauté avec Georges et tes amis, de l’appartement de papy et mamie, du cimetière Caucade où ils sont enterrés avec Charles, de nos écoles, de nos lycées. Gairaut, c’était le quartier des riches, le quartier de Jacques Médecin. A l’époque, on s’en moquait.

La maisonnée essaie de dormir, j’ai toute la nuit pour écrire, je peux penser à toi complètement, dans le calme. J’écris au stylo, un bloc sur mes genoux, des mots que je lirai pour toi demain, à l’église.

Je vais te parler de nostalgie et d’humour. Je vais te parler de rires et de douleur. Je vais maudire la médecine qui n’a pas su te guérir, je vais la pardonner pour t’avoir accordé une dernière nuit paisible. Je vais raconter tes projets pour l’honneur, que tu me confiais entre deux quintes de toux, de la cuisine d’été ou du tour d’Italie en camping-car. Je vais appuyer là où ça fait mal pour espérer soulager la plaie.

Je vais te promettre de ramener tout le monde sur la rive, de réinvestir nos corps, de quitter cet entre-deux où depuis vendredi tu nous as laissés, où tu n’es plus là mais encore là. Je vais te faire la promesse qu’un jour nous penserons à toi tranquillement, que nous évoquerons les souvenirs d’avant. D’avant le cancer qui t’a mutilée, étouffée.

Je vais imaginer les rêves de ta dernière nuit sous morphine, des champs d’oliviers en pente douce sur un rivage de Calabre, un jardin magique, près d’une maison rouge, une fête sans fin.

Je vais te déclarer mon amour avant de te laisser partir.

Je me relis, c’est un peu emphatique. Je t’imagine sourire et être émue à la fois. Une forme de pudeur qui te ressemble.

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Figari, août 2015.

Publié dans Nouvelles

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yvette 02/10/2015 18:44

Ce fut mon amie de cœur, pendant 7 ans,nous étions inséparables, nous avons tout partagé, nos jours et nos nuits....

Marion 23/08/2015 02:34

Tu sais déjà ce que j'en pense mais je tenais à écrire un commentaire ici aussi. Très beau et très émouvant. Merci !

yvette Pompa 22/08/2015 12:43

Très émouvant. Tout me rappelle quelque chose, même, si je n'ai pas vécu votre enfance, je me sens complètement submergée par l’émotion, comme si j'étais avec vous deux, ensemble.