Monsieur Kurtz et le curé de Saint-Laurent

Publié le par Philippe Mangion

Monsieur Kurtz et le curé de Saint-Laurent

Je l’ai trouvée contre ma porte, à demi-inconsciente. Je ne la connaissais pas mais je l’ai reconnue. Je l’avais croisée un jour à l’église Saint-Laurent, dans le Xe arrondissement de Paris, alors que j’y glanais des renseignements pour un roman en cours. Elle m’avait marqué car elle était prostrée au pied de l’autel, seule et très en avant de la première rangée de bancs. Elle avait senti ma présence et croisé mon regard avant que je ne le détourne. J’étais très curieux des motivations et de l’intensité de sa foi, mais je craignais de la choquer par ma simple présence, comme si mon incroyance se lisait sur mon visage.

C’était la pleine nuit, je naviguais depuis des heures entre des photos de stars nues et d’hommes politiques en situations ridicules, incapable de pondre une seule ligne. Elle n’avait ni sonné ni frappé. Dans le silence total, j’avais simplement perçu des frottements contre le battant. Par l’œilleton panoramique, je vis sa silhouette déformée, comme plaquée sur le rebord inférieur d’une centrifugeuse. Avant d’ouvrir, je m’assurai que ce n’était pas un piège, personne d’autre ne se trouvait dans le couloir. Je réussis à l’asseoir sur une chaise de cuisine. Elle me fixait, sa tête dodelinait. Je pensais qu’elle était ivre ou droguée. J’hésitais à appeler SOS médecins, peut-être ne le souhaitait-elle pas ? Je l’interrogeai, secouai ses épaules pour tenter de lui faire reprendre ses esprits, lui donnai en vain quelques tapes sur les joues. Alors je l’ai soulevée pour l’allonger sur le canapé, elle était si légère qu’on eut pris son corps pour une simple enveloppe. Elle refusa la position couchée, se redressa sur le canapé, comme terrorisée par ma tentative. Je n’insistai pas, soulagé de cette réaction. Je retournai à mon ordinateur portable, que j’orientai de façon à pouvoir la surveiller, par-dessus l’écran.

Son regard, pourtant absent, ne me quittait pas et m’incita à me concentrer sur mon texte, comme si elle me surveillait. Je bouclai un chapitre retors et, pour la sortir de sa léthargie, je décidai de le lui lire. Le roman s’inspirait de l’histoire de ce prêtre de l’église Saint-Laurent qui, en pleine Commune de Paris, fut soupçonné par les révolutionnaires d’enlever des jeunes filles, et de les enterrer vivante au fond de sa crypte. On parlait même de cannibalisme. Des ossements y avaient été retrouvés et le Docteur Gachet, celui du portrait de Van Gogh, avait été prié de donner son avis citoyen sur les fémurs ainsi que sur le coupable désigné. Cette histoire pleine de coïncidences me fascinait, et mon personnage, inspiré du Docteur Gachet, plongeait dans la crypte autant que dans les sombres anfractuosités de l’âme du curé. Il l’interrogeait jusqu’à la torture, l’interrogeait à devenir lui-même fou, interrogeait jusqu’au Christ sur sa croix, et les pénitents sur les toiles de petits maîtres.

Dis-moi, mon Dieu, cette demeure qui est tienne est-elle aussi celle du prince des ténèbres ?

Il n’obtint jamais d’aveux, ni de Dieu ni des maîtres, et le curé disparut à la faveur des événements. Les Mémoires de Louise Michel faisaient état d’une rumeur persistante. Le curé tueur aurait fui dans les colonies africaines.

Quand j’ai fini ma lecture, l’inconnue n’a pas réagi immédiatement à mon récit. Mais après quelques minutes, elle commença à articuler des bribes de paroles, que je ne compris qu’au prix d’un grand effort.

« Pourquoi ont-ils enlevé monsieur Kurtz ? Pourquoi l’ont-ils embarqué sur le bateau hurlant ? Ils l’ont arraché au cœur des ténèbres, à la forêt, à son sang. Son corps aurait dû nourrir la terre sauvage, mais les colons l’ont emmené sur le fleuve. A la lumière, il est mort, privé de sa sève il s’est asséché. Alors ils l’ont jeté dans l’océan. Honte à eux ! Ils ont privé le Dieu blanc de la terre sacrée qu’il avait lui-même ensemencée. Mon prince des ténèbres est au fond de l’océan »

Je ne savais pas comment me comporter, j’étais à nouveau tenté d’appeler SOS Médecins. Mais si ses paroles étaient délirantes, son regard était cependant plus expressif, sa pâleur avait disparu. Instinctivement, je jugeai que le danger s’éloignait et je la laissai poursuivre sa transe. J’étais aussi très curieux de la suite de son histoire.

« Les colons de la Compagnie tiraient des coups de feu depuis le bateau, et je ne me suis pas couchée. Le sang coulait sur ma jambe, de la rive j’ai reculé jusqu’à la lisière, j’ai pris la couleur de la forêt, je suis devenue invisible. Et lorsque la fumée des fusils s’est dissipée, monsieur Kurtz m’a vue. Gisant, presque mort, sur la banquette du poste de pilotage, lui seul a pu distinguer ma silhouette sur le rivage, et moi seule avais perçu son regard. Sur le pont, les crétins de colons riaient grassement pour oublier leur peur. Le vapeur glissait sur le fleuve avec son trésor d’ivoire, le trésor de mon prince blanc cannibale, et filait vers l’océan. La terre se déchirait entre monsieur Kurtz et la forêt, j’en ressentais la douleur comme s’il s’agissait de mon corps. Ma longue plainte couvrait le vacarme de la sauvagerie. »

Elle se mit à trembler. Elle se recroquevilla et cette fois accepta de s’allonger sur le canapé. Je la couvris d’un édredon, elle s’apaisa lentement et finit par s’endormir.

J’avais l’étrange impression de connaître cette l’histoire. Je retournai à mon écran et googlisait Kurtz. Trop de résultats. J’affinais avec Kurtz + fleuve. Résultat : « Au cœur des ténèbres, roman de Joseph Conrad, paru en 1899 … » Les sensations très fortes de cette lecture d’adolescent resurgirent instantanément. Je poursuivais sur Wikipédia :

Au cœur des ténèbres relate le voyage de Charles Marlow, un jeune officier de marine marchande britannique, qui remonte le cours d'un fleuve au cœur de l'Afrique noire. Embauché par une compagnie belge, il doit rétablir des liens commerciaux avec le directeur d'un comptoir au cœur de la jungle, Kurtz, très efficace collecteur d'ivoire, mais dont on est sans nouvelles. Le périple se présente comme un lent éloignement de la civilisation et de l'humanité vers les aspects les plus sauvages et les plus primitifs de l'homme, à travers à la fois l'enfoncement dans une nature impénétrable et potentiellement menaçante, et la découverte progressive de la fascinante et très sombre personnalité de Kurtz.

Les détails du roman revenaient à mon esprit. Kurtz avait une « fiancée sauvage ». Quand la compagnie l'avait embarqué, quasi mourant, la plainte de la fille avait glacé les passagers du vapeur qui s’éloignait. J’étais impressionné que ma voisine ait pu s’identifier à un tel personnage, à Paris en 2015, dans un monde qui n’a rien à voir, où seule la lecture pouvait nous faire vivre de telles aventures. Mais ça me laissait tout de même perplexe. Je revoyais la jeune femme prostrée au pied de l’autel à Saint-Laurent, dans le lieu-même où un autre genre de « prince des ténèbres » avait séquestré et torturé. Instinctivement, je comparais les dates. Moins de vingt ans séparaient les deux événements. Brusquement, mon cœur battit la chamade aux pensées qui émergeaient spontanément de mon esprit : monsieur Kurtz ETAIT le curé de Saint-Laurent, échappé dans les profondeurs du Congo, protégé par une tribu sauvage qui le vénérait comme un Dieu, où il pouvait laisser toute liberté à sa perversité. La raison me montrait bien que j’étais en train de spéculer sur une des multiples rumeurs de la Commune, que je rapprochais d’un personnage fictif de Joseph Conrad. Mais mon imagination l’emportait largement. En quelques minutes j’avais élaboré le scénario complet de la cavale du curé, transformé en « monsieur Kurtz ».

N’y tenant plus, je réveillai la jeune femme, qui maintenant dormait paisiblement, enroulée dans mon édredon. Son expression n’était plus du tout la même. Elle ne se souvenait de rien, et était étonnée de se trouver là, mais sans être effrayée, comme si mon visage ne lui était pas inconnu. Très impatient, je lui posais la question qui me brûlait les lèvres :

- Kurtz était le curé de Saint-Laurent c’est bien ça ? Mais comment l’avez-vous appris ? Racontez-moi !

Elle montra alors la plus grande incompréhension :

- Mais qui est ce Kurtz ? Je ne connais pas de monsieur Kurtz. Et pourquoi me parlez-vous du curé de Saint-Laurent ? Je vais prier dans cette église, c’est vrai, mais je ne l’ai jamais croisé.

Tout s’effondrait. Comme le Docteur Gachet, je ne connaîtrai jamais la vérité. Mais, en revanche, je tenais la fin de mon roman.

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