Don Juan se ronge les sangs

Publié le par Philippe Mangion

Don Juan se ronge les sangs

[#Nouvelle]

23 h 30, le barnum démarre. Prends-toi une vodka, il reste aussi un fond de jus d’ananas, ça passera mieux. C’est l’heure où elle se couche, il va lui sauter dessus, ce mec est un vrai bonobo, j’en suis sûr. Ah, tu étais bien content quand elle t’a dit qu’elle était mariée, au moins elle ne te collerait pas. Tu t’es piégé tout seul, comme un abruti. L’amour ne passerait jamais par toi, et maintenant tu es comme un con, raide dingue à te ronger les sangs. Je suis sûr qu’elle le laisse faire tout ce qu’il veut, à lui. Avec moi, dès la première fois, elle a annoncé la couleur : entre nous deux, je veux que le sexe reste simple, dépouillé, pur. Mon âme est à toi, mais pénètre-moi simplement, suce mes seins comme un enfant et pénètre-moi doucement, en silence ou avec des je t’aime, seulement des je t’aime. Elle me dit que ces restrictions sont la plus grande preuve d’amour. Les jours de nos rendez-vous, je suis stressé comme un ado, ça fait des années que ça dure. C’est toujours le même rituel sexuel, je me surpasse en tendresse pour la faire lâcher, la faire sortir des règles qu’elle a imposées. J’ai l’impression que tant que je ne lui aurai pas tout fait, elle ne m’appartiendra pas complétement. C’est obsessionnel, ça me met en rogne. Elle jouit, elle part dans son monde mais ne lâche rien, je suis dominé et complétement accro. Chaque semaine je remonte au front, chaque semaine je rentre perdant. Et l’autre qui en profite ! Faire l’amour avec moi lui donne envie de baiser avec son mari, bien bestialement, c’est sûr.

00 h 48, reprends-toi une vodka-ananas, repousse ces images, sinon c’est abyssal, c’est le trou noir, tu vas devenir fou. Etre amant, c’est accepter d’être trompé tous les jours, non ? J’ai compris sa théorie, sa construction mentale, ça y est, j’y suis. Mon mari peut tout me faire, il a le droit, et c’est mon devoir de l’accepter. Ouais, ouais, voilà la justification, le fantasme du sacrifice. Ajoutons-y une dose de rédemption : je le trompe, je lui mens, il peut me salir, il peut même me battre s’il veut, c’est ma punition. Je suis sûr que ça la fait jouir de penser à ça. Et lui, bienheureux, innocent qui ne se doute de rien, qui se prend pour le roi du Titanic.

01 h 24, troisième vodka, sans ananas cette fois. Mais peut-être que finalement elle lui impose les mêmes restrictions, qu’elle lui dit les mêmes phrases, lui déclame le même sermon, fais-moi l’amour simplement, purement, patati, patata. Alors là, c’est encore pire, je ne peux pas supporter l’idée qu’elle lui dise je t’aime, même en mensonge. Je ne peux pas supporter qu’elle soit tendre avec lui, qu’elle se sente bien dans ses bras comme dans les miens. Est-ce qu’elle dort contre lui ? Est-ce qu’elle se colle à son dos ? Qu’il la baise comme il veut, mais pas ça ! Non, pas ça, pitié ! Toute la nuit à profiter de sa chaleur, écouter la petite musique de ses ronflements, où moi je n’ai qu’une demi-heure par semaine, au plus. Salaud !

02 h 12, le fond de la bouteille, sans glaçon. Au début, tu faisais ton magnanime dominant. Mais oui, chérie, continue de lui faire l’amour, le pauvre, sinon il va se douter de quelque chose. Notre amour c’est la liberté et le respect, on ne va pas commencer par les règles, on est au-dessus de tout ça, notre amour est au-dessus de tout ça. Je t’admire, tu sais, moi je ne pourrais pas vivre avec une femme que je n’aime plus. Et maintenant, regarde-toi dans le miroir, allez, ose affronter ton visage rongé, allez, avoue-le ! Tu donnerais n’importe quoi pour une petite femme bien gentille, bien plan-plan. Tu pourrais te venger de l’autre et de son roudoudou en train de s’agiter sur ses fesses, tu pourrais dissiper cette image et ne plus rester scotché devant cette série télé débile, incapable de déplacer cette enclume que t’as dans le bide.

02 h 50, tu es pitoyable, trop nul, va te coucher, et surtout n’essaie pas de te masturber. Tu vas fantasmer sur elle, l’autre balourd va s’inviter dans tes pensées et tout faire capoter. C’est couru. Naturellement, j’ai plus rien à lire, j’arriverai jamais à dormir. Bon, je vais me refaire un Tintin. Je les connais tous par cœur, mais au moins je suis sûr qu’il n’y aura aucune histoire de cul. Quel veinard celui-là !

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