Un soir de juin, à Nice.

Publié le par Philippe Mangion

Un soir de juin, à Nice.

[#Nouvelle]

— Allez, Lola, viens pour une fois, tu sors jamais !

— Tu sais bien comment ça se passe. C’est toujours la même chose. Je bois pas, je fume pas, je sniffe pas. Alors, au bout d’une heure, quand tout le monde commence à être défoncé, je m’emmerde. En plus, j’ai pas la tête à faire la fête.

— Putain, ce soir c’est pas la même chose ! Après, tout le monde part en vacances. Et puis je te rappelle que tu n’es pas la seule à t’être plantée aux exams. Moi aussi je dois repasser des épreuves en septembre. On va pas commencer à réviser demain, non ? On va assez se faire chier tout l’été.

La Cité Universitaire domine le campus de la fac de Sciences. Les bâtiments discrets sont disséminés dans le parc du château de Valrose, fastueux héritage de de la Riviera russophile du XIXè siècle. Les étudiants qui habitent et étudient là connaissent bien leur chance. Toute l’année, ils déambulent sur cette Carte de tendre. Les jardins, les mares leur offrent toute la palette des verts et des ocres, au gré des saisons. Au mois de juin, les journées sont déjà très chaudes et le soir, la fraîcheur libère toutes les senteurs de la Méditerranée.

Cathy me parle sans discontinuer. Accoudée à la fenêtre de ma chambre, je me laisse envahir par ces sensations, qui se mélangent à ma tristesse, sans l’atténuer. La beauté est parfois nocive pour qui n’est pas en mesure d’y puiser de la force. Je me sens glisser vers une dangereuse mélancolie. Alors pourquoi ne pas sortir, pour une fois ? Tout plutôt que d’affronter seule la vue de ce parc enchanté où, durant toute une année, aucun galant n’a fait le siège de ma vertu, aucun professeur n’a perçu en moi la géniale biologiste, future lauréate du prix Nobel.

La fête se passe sur la terrasse-piscine du Méridien, organisée par je ne sais quel promoteur local, que Cathy a rencontré en boîte. Un monde aux antipodes de ma solitude et de ma condition, exactement ce qu’il me faut ce soir. Le champagne coule à flot et finalement ce n’est pas si dégueulasse. Parmi les invités, les jeunes ressemblent à des acteurs de films pornos et les autres à des clients de clubs échangistes. Pendant que deux vieux beaux nous détaillent la puissance de leur berline et l’élégante précision de leur Chaumet, Cathy me lance des regards complices. Elle se moque d’eux, mais au fond elle adore être courtisée aussi lourdement, rendre fou ce genre de gars, avec la seule beauté brute de ses vingt ans, sa robe à quinze euros et ses tongs de plage. Et elle tient à ce que j’en sois le témoin. Cette fois, je ne le supporte pas, l’alcool a vaincu mon inhibition. Je la plante là, avec ses deux connards, contourne la piscine, et me dirige vers les toilettes.

Entre deux lavabos, une pétasse perchée sur vingt centimètres de talons prépare consciencieusement des lignes de coke pour ses copines qui, d’après leurs fous rires n’en sont pas à leur première. L’une d’elles, pas trop débile avec qui j’avais échangé quelques mots, me tend sa paille comme un calumet de la paix. Sans réfléchir je la prends, ce soir il est écrit que je ferai des conneries. Je regarde comment elles font, je les imite et ne m’en sors pas trop mal. Cependant, je ne retiens pas un dernier éternuement et je fous une ligne en l’air, qui s’envole en un nuage blanc. Les filles s’en foutent, s’esclaffent. La came est en libre-service, offert par l’hôte de la fête. On sort des toilettes, on ne se quitte plus, on passe bruyamment de groupe en groupe. Elles sont marrantes, je les aime, je suis complètement pétée, complètement faite, je connais à peine leurs noms, mais je les aime. On est comme les cinq doigts de la main, à la vie à la mort sur la terrasse du Méridien. Dans, la nuit les lumières de la Promenade des Anglais, s’étirent en une guirlande du château à l’aéroport. La lune se lève, se diffracte sur l’eau en mille scintillements. Tout est flou, tout tourne, tout se mélange, j’ai la vision d’une tempête de neige, très dense. Je me sens partir, je vais perdre connaissance.

Le chœur de mes nouvelles copines me fait rester consciente, tout juste. « Viens avec nous, Lola ! On va se faire un petit plongeon dans la piscine ! On va éclabousser tous ses vieux cons ! ». Je me retourne, elles sont déjà en culotte.

Alors, je décide, ou plutôt je ne décide pas, mais je le fais. Depuis ma puberté, personne n’a vu mon corps, pas même ma mère. Tous les regards sont sur nous, sur moi qui suis la dernière à me déshabiller. Je ferme les yeux et je le fais. J’entends le rire de mes copines, elles sont joyeuses, sincères, de la sincérité des inconnus.

Et puis, j’entends Cathy. La voix est froide, le ton, pervers, est celui de la jalousie de ne plus être le centre du monde.

— Alors Lola, ça fait quoi d’être nue au milieu de tout ce monde ? Toi si complexée, ça fait quoi ?

Je plonge.

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