Sang d’encre

Publié le par Philippe Mangion

Sang d’encre

[#nouvelle]

— Monique, vous m’avez dit combien de temps pour aller à la mairie en moto-taxi ?

— Une petite demi-heure, monsieur.

— Bon, comptons une heure, on ne sait jamais. L’heure limite pour rendre le dossier, c’est bien 17 heures ?

— Oui, monsieur.

— Vous êtes sûr, vous avez bien vérifié ?

— Oui, monsieur, trois fois, à chaque fois que vous me l’avez demandé.

— Bon, bon ! Pour quelle heure vous avez commandé le moto-taxi ?

— 15 heures 30, monsieur.

— Très bien, très bien … Vous pensez que ça ira ? Ils sont souvent en retard, non ?

— Jamais, monsieur. Et, au pire, on peut y aller par nos propres moyens.

— Peut-être, peut-être. Mais en voiture, avec les embouteillages, il y a un risque, non ?

— Il y a Jérôme, le stagiaire, qui a sa moto. Il est averti, il a dit qu’il n’y pas de souci.

— Bon, très bien ça, très bien. Vous lui direz quand même de suivre le moto-taxi, on ne sait jamais. Une panne, un accident, …

— D’accord, monsieur.

— Bon, alors, c’est vous qui prendrez le moto-taxi, avec le dossier. Vous vous rappelez bien à qui le remettre ?

— Oui, monsieur, c’est marqué sur l’enveloppe. Direction de l’architecture, bureau 310, 3ème étage.

— Surtout, ne le laissez pas à l’entrée. Remettez-le en main propre à l’architecte en chef et demandez un reçu, c’est compris.

— Oui, monsieur.

— Bon, quelle heure vous avez là ? A ma montre, il est 14 heures 13.

— 14 heures 10, monsieur.

Un silence.

— Vous ne pouvez pas aller voir où ils en sont, sans les déranger ?

La secrétaire s’absente quelques minutes, puis revient.

— Alors ?

— Ils sont toujours sur l’ordinateur, monsieur. Ils étaient concentrés.

Le directeur manipule son stylo nerveusement.

— Tout le reste est prêt, Monique ?

— Oui, monsieur, il n’y a plus que les plans à insérer dans l’enveloppe.

— Bon, bon.

Un silence.

— On a gardé l’ancienne version des plans, Monique ?

— Non, monsieur, vous m’aviez dit de les détruire après la dernière réunion, à cause des fuites.

— Ah oui, c’est vrai, les fuites. D’accord, d’accord.

Un silence.

— Il est quelle heure ?

— 14 h 27, monsieur.

— Retournez les voir, Monique. Essayez de savoir pour combien de temps ils en ont encore. Demandez à Sandra, par exemple.

La secrétaire s’absente à nouveau. Au bout d’une dizaine de minutes, le directeur, ne la voyant pas revenir, décide de la rejoindre. Avant de sortir de son bureau, il hésite, puis revient pour prendre l’enveloppe, qu’il emmène avec lui. Il délaisse l’ascenseur pour emprunter l’escalier. Arrivé à l’étage inférieur, il observe l’open space depuis le palier. Les trois architectes de l’agence s’affairent autour d’un écran Mac 23 pouces. A quelques mètres, Monique discute à voix basse avec Sandra, la secrétaire du service.

Le directeur ne veut pas se faire remarquer. Il fait de grands gestes afin que Monique le voie. C’est le regard de Sandra qu’il parvient à capter. Retenant un pouffement, elle le montre du doigt. Monique se retourne, le voit, retient elle-aussi un pouffement et le rejoint.

— Alors ?

— C’est bientôt fini, monsieur. Après, il ne restera plus qu’à imprimer.

— Ah ! Bien, très bien.

Un silence.

— Vous savez combien de temps il faut pour imprimer ?

— Non, monsieur.

— …

— Vous voulez qu’on demande ?

— Oui, s’il vous plaît.

Monique retourne vers le bureau de Sandra, la questionne et revient au bout d’environ deux minutes.

— L’impression prendra une dizaine de minutes, monsieur, pour une quinzaine de feuille A3. D’ailleurs, ils viennent de la lancer.

Elle désigne du regard une imprimante Xerox imposante, avec écran intégré, vers laquelle se dirigent les trois architectes. De son poste d’observation, le directeur aperçoit une feuille déjà imprimée dans le réceptacle de sortie, et une deuxième la rejoindre, par petits à-coups. Il laisse échapper un petit grognement de plaisir. Quelques minutes s’écoulent et autant de nouvelles feuilles glissent dans le bac. Le directeur commence à se détendre, jusqu’à fermer les yeux, bercé par le tempo régulier des roulements de la machine.

Jusqu’à cet imperceptible bip, peut-être en mi, qui interrompt brutalement cette douce harmonie. Il ouvre les yeux sur un début d’agitation. N’y tenant plus, il bondit et se retrouve en quelques pas au pied de l’imprimante.

— Qu’est-ce qui se passe ?

Rémy, l’architecte senior de l’agence, ausculte les entrailles de la Xerox.

— Y’a plus d’encre.

Le directeur ressent une mauvaise chaleur l’envahir. Tous les pores de son crâne chauve s’ouvrent comme bouton au printemps, libérant une pellicule humide qui bientôt s’agrègera en sueur. Il ne peut synthétiser aucune parole, impossible à ses neurones de se combiner d’aucune sorte.

Sandra est déjà dans la réserve. Elle revient bredouille.

— Comprends pas. On les a reçues la semaine dernière, pourtant.

Le directeur s’affale sur le premier siège. Rémy prend les choses en main.

— Lemercier est là ?

Il parle du technicien responsable des stocks.

— Non, c’est sa journée syndicale.

Le champ de vision du directeur se rétrécit. Il émet un gémissement que personne n’entend. Avant sa syncope, il perçoit les derniers mots de Rémy.

— Allez, on ne va pas perdre six mois de boulot comme ça. De l’encre ça se fabrique. Sandra, tu as toujours ton huile d’argan sur toi ? Amène-moi aussi le coupe-papier et la pharmacie.

Il s’avance vers le directeur inconscient.

— Ma ceinture servira de garrot.

***

Quelques semaines plus tard, à la désignation officielle de l’agence d’architecte chargée de construire la nouvelle tour de centre-ville, de verre et d’acier, toute l’équipe des vainqueurs est là, Rémy, ses architectes, Sandra, Monique. Ils observent avec amusement le directeur, très en verve, discuter avec madame le Maire.

— Nous tenons à vous remercier, madame, et vous félicitons pour votre choix.

— C’est moi qui vous félicite, votre agence va transformer la ville. Mais qu’est-ce que vous m’avez fait peur ! Vous savez que le dossier a failli être refusé. Déposé à la dernière minute, et puis une partie des plans à l’encre rouge ! On a dû consulter le règlement pour voir si c’était permis. Heureusement, votre idée de parfumer le dossier a plu. Mais qu’est-ce qui vous a pris de prendre autant de libertés ?

— Que voulez-vous, j’aime le risque, madame le Maire, c’est dans ma nature.

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Publié dans Nouvelles

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Hubert letiers 30/11/2015 19:12

Excellent ! Ça s'appelle taper dans le mille de la post-rationnalisation...

Philippe Mangion 30/11/2015 22:45

Une équipe ingénieuse, un patron qui donne de sa personne ...
Merci Hubert !

Bacro colette 28/11/2015 08:32

FABULEUX ! JOUISSIF !

Philippe Mangion 30/11/2015 22:40

Merci Colette !

Bacro colette 28/11/2015 08:31

FABULEUX ! JOUISSIF !