Totoche

Publié le par Philippe Mangion

Totoche

[#Nouvelle] Cette nouvelle s'est vue attribuer un "Coup de Chapeau" au concours "Dérapages" sur le site monBestSeller.com, en décembre 2015.

------------------------------------------

Ce soir c’est la fête du club de foot, ça se passe une fois par an, juste avant les vacances. Tout le monde est invité à la buvette du stade. Les vieux sont à leur table, ils boivent, ils se chauffent comme d’habitude, ça parle de plus en plus fort on ne s’entend plus. Ils se la pètent car ils ont fini premier de leur championnat des vétérans. Il y a aussi leurs femmes, elles papotent entre elles, en bout de table. Du comptoir, je les observe. Totoche sort vanne sur vanne, à propos de tout et n’importe quoi, et tout de suite après on entend HA ! HA ! HA ! HA ! HA ! HA ! Les gens adorent les vannes de Totoche quand ça ne tombe pas sur eux.

Totoche, c’est aussi l’entraîneur de l’équipe première, la mienne, celle des jeunes. Il dit qu’on est une famille, qu’on doit être toujours solidaire quoi qu’il arrive. Quand on joue, il arrête pas de nous gueuler dessus, et dans les vestiaires c’est pire. Lui, il a consacré sa vie au club. En 2002, il a amené l’équipe jusqu’en 32ème de finale de la coupe de France. Moi j’étais pas encore arrivé, mais il y a les photos et l’article du Parisien affichés à la buvette. Ça fait rêver. Depuis cette époque, dans le village c’est une vedette, Totoche. Monsieur le maire le salue tout le temps au café. Un jour il lui a dit : heureusement que vous faites pas de politique Totoche, j’aurais aucune chance contre vous. Totoche, il a répondu : vous savez ce que j’en pense monsieur le maire. Les politicards c’est tous des pourris, faut les pendre haut et court, sauf vous bien sûr, monsieur le maire. HA ! HA ! HA ! HA ! HA ! HA ! Tout le monde s’esclaffe quand Totoche fait une blague, et lui c’est le premier à rire de ses propres plaisanteries. Quand il rigole, Totoche, ça fait trembler les murs, moi je me bouche discrètement les oreilles, sinon j’ai comme des craquements dans mon cerveau. Le maire a rigolé aussi, il a compris depuis longtemps qu’il fallait pas trop insister, vaut mieux pas lui tenir tête à Totoche. Il charrie tout le monde. Je sens bien qu’il y en a qui le trouvent lourd, mais ils ont peur de lui ça se voit. Ils ont peur aussi de sa bande de potes, les vieux du club, ils sont à la vie à la mort. Sur le terrain, les vieux, ils courent pas beaucoup, on les voit souvent mains sur les hanches et bide en avant. Ils regardent les actions de loin. Par contre, pour rejoindre la buvette après le match, ils sont beaucoup plus rapides. Ils gèrent leurs apéros comme des pros, les stocks de pinard et de saucisson sont tenus mieux qu’à Auchan.

Cette année, il y a eu un événement inhabituel au club. Un nouveau est venu s’inscrire dans l’équipe des vieux. Personne ne le connaissait, il habite au foyer des migrants. Il s’appelle Abdulaï, mais on l’appelle Abdu. Il est Ghanéen. C’est monsieur le maire qui l’a envoyé, il paraît qu’avant c’était un pro dans son pays. Il parle mal le français. Il sourit tout le temps, mais on voit bien qu’il comprend rien aux blagues de Totoche. D’ailleurs, au début, Totoche, il faisait la gueule quand le type est arrivé. Il était pas content que le maire lui mette la pression pour le faire jouer. Seulement voilà, il est dix fois meilleur que tous les autres, il marque presque tous les buts, et à lui seul il peut faire gagner un match. Totoche, il pourrait plus se passer d’Abdu.

Justement, le voilà qui arrive, Abdu. Il connaît personne alors naturellement il se dirige vers Totoche et ses vieux. Il a son grand sourire, comme d’habitude.

- Salut Abdu, t’as raison de sourire, sinon on te verrait pas dans le noir.

- HA ! HA ! HA ! HA ! HA ! HA !

Il commence fort, Totoche. Abdu tape dans les mains de ses coéquipiers, comme quand on sort du terrain. Il a pas compris la blague, surtout que la sono est à fond. Totoche continue, il a la forme ce soir. Et surtout, ils en sont à leur neuvième tournée, j’ai compté.

- Tu veux du saucisson, un verre de rouge, Abdu ?

Il lui tend une assiette, un verre. Il manque de tout renverser.

- Merci, Totoche. Plutôt un verre de Coca.

- Ah oui c’est vrai ! C’est haram !

Il se tourne vers les autres

- C’est haram, Adam ? Non, c’est Casher, madame !

- HA ! HA ! HA ! HA ! HA ! HA !

- Vous avez compris ? Ram-adan ? chère-madame ?

- HA ! HA ! HA ! HA ! HA ! HA !

Le sourire d’Abdu se crispe.

- Je comprends pas, Totoche, sorry ! Je parle pas bien le français.

- C’est quoi ta langue ? Zoulou zoulou ? Guili guili ?

- HA ! HA ! HA ! HA ! HA ! HA !

Il y a le rire de Monique, la femme à Totoche, qui domine tout.

- Arrête Totoche, s’il te plaît ! Je vais me faire pipi dessus.

- Tiens, en parlant de pipi, Monique, tu sais qu’on a jamais vu sa Zézette, à Abdu ! Môssieu Abdu ne prend pas la douche avec nous, figure-toi !

Il se tourne vers Abdu.

- Tu sais, ça nous intrigue Abdu. On dit que les gens de couleur – il prend un air de faux-cul quand il prononce gens de couleur – ont une réputation de… Enfin tu vois ce que je veux dire, Abdu ?

Il s’accompagne d’un geste obscène. Il mime une masturbation, mais comme s’il avait une énorme bite.

- HA ! HA ! HA ! HA ! HA ! HA !

Cette fois Abdu ne sourit plus du tout, il est sidéré, pétrifié. Il regarde les autres, l’air de leur dire faites quelque chose, Totoche est complètement bourré. Aucun ne regarde Abdu en face, ils baissent la tête et fixent leurs pieds, mais tous continuent de pouffer. Ils essaient de retenir leur rire, mais du coup ça fait des bruits de pets. Monique lui jette des regards en coin, elle s’étouffe, ça fait comme des vagues, elle hoquète, elle bave, renifle et finit par se moucher dans sa serviette. Elle essuie son rimmel, elle en a jusque sur ses bajoues.

- Arrête, Totoche, je t’en supplie, arrête ! Tu vas nous faire mourir.

Mais Totoche, il peut plus s’arrêter. C’est un chasseur, Totoche, et là, il a l’odeur du sang dans les naseaux, dans la gorge. C’est la curée, il est le chef de la meute. Il est rouge, il gueule, il postillonne.

- Allez, Abdu, maintenant il va falloir nous montrer ta bite. Ici, tout le monde connaît la bite de tout le monde. C’est ça l’esprit d’équipe ! Allez Abdu, allez Abdu, allez !

- ALLEZ ABDU, ALLEZ ABDU, ALLEZ ! ALLEZ ABDU, ALLEZ ABDU, ALLEZ !

- À poil Abdu ! À poil Abdu ! À poil … !

- À POIL ABDU ! À POIL ABDU, À POIL … !

Ils gueulent comme ça pendant une minute. Elle est interminable, cette minute. Ils font plus de boucan que la musique. Les autres tables sont intriguées, les gens commencent à se retourner.

- À POIL ABDU ! À POIL ABDU, À POIL … !

Il est grand, le Ghanéen, on voit que lui. Mais lui, il ose regarder personne. Il fixe un angle mort, au-delà de la table des vieux. Dans cet angle mort, il y a le bout du comptoir, et moi je suis assis là, tout seul. Il me regarde sans me voir. Je lui fais signe de me rejoindre, et d’un coup il me calcule. Instantanément, il retrouve son sourire, contourne les tables pour me rejoindre. Il me quitte plus des yeux, comme si les autres n’existaient plus.

- Oh p’tit frère, comment tu vas ?

- Super, Abdu, et toi ? Je t’offre un Coca ?

- Ah non, laisse ! C’est moi...

A la table des vieux, ils sont déjà passés à autre chose. Totoche ressert une tournée.

---------------------------------

Publié dans Nouvelles

Commenter cet article