Dans la toile

Publié le par Philippe Mangion

Dans la toile

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Florence rentrera tous les soirs à Abbeville, ils ont décidé comme ça. Avec l’abonnement, ça revient moins cher que l’hôtel. Et deux heures porte à porte, pour une semaine de stage, c’est supportable. Ses parents sont des catholiques traditionnalistes, ils n’aimeraient pas la voir traîner dans Paris le soir. Leur fille unique, effrontée à la plastique sauvage, attire les moqueries salaces des hommes de tout âge. Elle leur tient tête et ne baisse jamais les yeux. Sa sensualité et son caractère trempé sont une épreuve que Dieu impose à ses parents. Leur fonctionnement sectaire n’a aucune prise sur elle. Leur autorité ne réside que sur des prières et des incantations. Elle est insensible à leur pression psychologique.

Depuis l’âge de onze ans, Florence dessine. Elle compose au crayon des personnages qui, s’ils font l’admiration de ses professeurs d’arts plastiques, sont loin de rassurer sa famille. Elle mêle les thèmes de la mort et du sexe, qu’elle décline en vierges crucifiées, cadavres de jeunes filles visités par des serpents, squelettes en prière. Une observation détaillée dévoile ici ou là une inscription blasphématoire tatouée sur un sexe, un clou planté dans un téton. Le trait est sûr, moderne, les corps sont anamorphosés, ils se répandent sur le papier, écrasés par leur propre poids.

Florence découvre Paris par la Gare du Nord. La moitié de l’Europe butte là sur les quartiers les plus denses de la capitale. Elle remonte à pied vers la porte de la Chapelle, s’accorde une pause dans une boulangerie arabe de la Goutte d’or, ou le soir dans un bouiboui turc ou pakistanais. Sur la dernière partie du trajet, un entrelacs de passerelles et de tunnels piétons traverse le chantier du tramway pour rejoindre le bâtiment flambant neuf du centre de formation de Pôle Emploi, posé là comme sur Mars.

Sur son chemin, un artiste de rue tague en solitaire une passerelle provisoire, qu’il sature de graffitis, méthodiquement. Le soir, l’endroit est éclairé d’une lumière crue, La fresque est visible depuis la sortie du bâtiment, situé à plus de deux cents mètres. Florence compte les pas jusqu’à l’arc coloré. Les premiers jours, elle s’arrête quelques instants pour observer les gestes du graffeur, qui ne remarque pas sa présence. Au fil de la semaine, ils échangent quelques mots. Quand elle lui montre des photos de ses dessins, il la considère différemment. Le dernier jour de son stage, il la conduit par une entrée secrète du métro. Ils empruntent des tunnels interdits où il éclaire ses œuvres à l’aide d’une puissante torche électrique. Il signe Lukas.

Après cette visite underground, il emmène Florence dans un squat de Montreuil. L’atelier commun est au centre du hangar, très haut de plafond. Des mezzanines sont aménagées où logent Lukas et une dizaine d’autres artistes. Florence a dix-huit ans, elle n’a jamais fait l’amour ni même embrassé un garçon, un simple contact peut lui être insupportable. Lukas est plus âgé, malgré leur attirance il ne tente rien.

De retour à Abbeville, le contraste est un choc. Elle ne restera pas une semaine de plus dans ce trou. Un vendredi après-midi, elle prépare sa valise, enroule ses dessins, et part. Quand ses parents rentrent du travail, ils trouvent une lettre sur le guéridon du téléphone. Elle leur promet de donner des nouvelles régulièrement, mais eux ne pourront pas la joindre. Cet événement ne changera pas fondamentalement leur vie. La foi passe avant l’amour pour leur fille.

Florence débarque sans prévenir au squat de Montreuil. Lukas l’héberge sans protester. A partir de ce jour, Florence aimera Lukas d’un amour total, exclusif et inconditionnel. Elle est prête à tous les sacrifices pour lui, et ceux-là ne tardent pas. Lukas montre un nouveau visage qu’elle n’avait pas perçu derrière son génie artistique. Il est dominateur, pervers, insaisissable. Il peut disparaître pendant plusieurs jours ou entrer dans un mutisme dont Florence ne sait jamais à quel moment il sortira. Elle n’a aucune expérience de la vie à deux, et ses parents n’ont jamais été un modèle de couple amoureux. Avec Lukas, en apparence elle ne se laisse pas faire. Elle passe par tous les degrés de la colère mais se heurte à un mur. L’amour n’est que dépendance et solitude, elle l’accepte comme une loi et n’envisage même pas la seule solution qui s’impose, fuir.

Elle renonce aux amis autres que ceux de Lukas, et ne descend de la mezzanine que pour l’essentiel. C’est sa cabane perchée dans les arbres, elle s’y sent bien. Dans un coin de mur, elle a épinglé une photo de Florence Rey, comme une icône aux éraflures. Mais pas d’activisme clandestin, pas d’équipée meurtrière. Sa vie à elle c’était attendre, attendre et dessiner.

Pendant les cinq mois de sa présence au squat, elle produit des dizaines de dessins, monochromes, au crayon, à la mine, à l’encre, au stylo bille. Elle pousse à l’extrême les symboles de son thème macabre-sexuel, les clous, les corps squelettiques, les toiles d’araignée, l’enfouissement, les inscriptions en arabesques. Lukas est indifférent à son travail, mais elle s’en moque. Elle ne cherche ni à le séduire ni à l’épater, elle attend simplement de lui qu’il ne l’abandonne pas. Pour ne pas mourir.

Un soir, il dit : je veux que tu viennes m’aider cette nuit. Tu sais graffer ? Florence se lève et s’habille. Oui, elle saura, oui elle ira. Il l’emmène sur le chantier du RER E. L’entrée de la future station Rosa Parks est mal surveillée. Nous sommes en 2012 et le terrorisme de masse n’a pas encore frappé Paris. Les ouvriers de nuit ne les remarquent pas. Ils pénètrent dans une galerie, aux odeurs de béton brut et de ferraille incandescente. Ils progressent lentement entre les rails, guidés par la lampe-torche. Après plusieurs centaines de mètres, Lukas s’arrête et balaie le mur du faisceau lumineux. Florence reconnait son style dans cette fresque d’une dizaine de mètres sur trois. Le graff est incomplet, une surface de quelques mètres carrés est encore vierge, à hauteur de Florence.

Lukas lui tend une bombe de peinture noire.

Je veux que tu dessines ici une femme-squelette, comme tu sais le faire.

Florence commence à s’exécuter. Lukas recule derrière les rails, le cercle de lumière s’élargit. Les gestes de Florence s’y découpent comme dans un spectacle de music-hall. Elle se concentre sur son travail, s’enferme dans sa bulle créative. Elle oublie Lukas, ne ressent plus le froid, n’entend plus le vacarme du chantier.

Elle n’entend pas non plus la rame du métro qui, toutes les nuits à la même heure, teste la ligne. Calmement, Lukas attend le moment où il sera trop tard, où Florence ne pourra plus s’échapper. Alors il éteint la torche et saisit son Nikon Reflex, préréglé sur le temps d’exposition maximal.

***

6 février 2016 – Inauguration de la station Rosa Parks.

Le premier ministre, après la visite des infrastructures, parcourt l’exposition des photos du chantier, rassemblées par la fondation RATP. Pour marquer l’esprit ouvert et moderne de la régie, des clichés de graffeurs anonymes, collectés sur Internet, y ont été intégrés.

Manuel Valls apprécie, s’attarde sur l’un d’eux qu’il qualifie d’actionniste, ce qui lui vaut les compliments obséquieux du commissaire d’exposition.

La photo montre un mur saturé de personnages nus et entremêlés, évoquant l’Enfer à la façon de Giovanni da Modena. La lumière est donnée par une rame de métro plein champ, dont on ne distingue que la trace. Au second plan émerge l’image très nette de la fresque. Au centre de celle-ci, le regard est attiré par un squelette au déhanchement grotesque, éclaboussé de sang. Enfin se superpose à cet assemblage le visage spectral d’une jeune femme, figé dans une expression de sidération.

Le rendu est magnifique, et le premier ministre, conduit sirènes hurlantes vers d’autres obligations, s’interroge quelques instants sur les risques pris par l’artiste pour réaliser cette œuvre.

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