Mon suicide était presque parfait

Publié le par Philippe Mangion

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Je n’avais plus aucune issue, les angoisses ne s’arrêteraient pas et le temps arrivait où je ne les supporterais plus. Jusqu’à présent, elles m’envahissaient pendant quelques jours, une semaine tout au plus. Mais là, au bout de trois mois, il paraissait évident qu’elles ne me quitteraient plus spontanément.

À 60 ans, je savais tout de moi-même et consulter un psy n’aurait servi à rien, sauf à me voir prescrire des anxiolytiques jusqu’à la fin de ma vie. J’avais mis quinze ans à arrêter de fumer et dix de plus à renoncer à l’alcool, ce n’était pas pour me lancer dans une nouvelle forme d’addiction. Au cours de ces années s’était forgée en moi une phobie obsessionnelle de la dépendance, et rien ne pourrait m’en détourner. Partir, changer de vie, aurait été une solution envisageable, mais c’était au-dessus de mes forces. Financièrement et matériellement, je n’avais pas les moyens de l’organiser rapidement. Il aurait fallu entrer dans une longue période de discussions, négociations et déchirements avec ma femme, et cette solution aurait été pire que le mal. D’autant que mon autre obsession était de minimiser au maximum sa peine, aussi bien en intensité qu’en durée.

Alors je décidai de me suicider.

Il ne fallait surtout pas que je me loupe, car dans ce cas je n’aurais pu échapper aux questions et aux regards apitoyés. Mais Philippe, pourquoi as-tu tenté de mettre fin à tes jours ? Toi qui paraissais si solide. Je ne savais pas non plus si j’aurais eu le courage d’une nouvelle tentative, et ainsi le problème n’aurait fait qu’empirer. Le mieux était donc d’étudier la question de mon suicide avec méthode et je commençai par consulter Internet. Mon autre critère, en plus de l’efficacité, était la discrétion. Je ne voulais causer de tort à personne, comme par exemple retarder un train en me jetant sous ses roues. Je ne voulais pas non plus que ma femme ait mauvaise conscience de n’avoir pas su agir à temps. L’idéal était que ma mort passe pour un accident. La peine causée est brutale mais courte, car le deuil est plus facile. Mais comment provoquer un accident mortel sans n’impliquer personne d’autre que moi, sachant que j’étais une personne qui ne prenait que peu de risque ? Je n’avais même pas mon permis de conduire. Je ne pouvais pas annoncer sans éveiller la méfiance que, du jour au lendemain, je pratiquerais le delta plane ou l’escalade.

Internet ne m’aida pas et par là-même montrait ses limites. Comme je m’y attendais, la recherche « suicide efficace » renvoyait systématiquement sur des sites de soutien psychologique dont le but était de m’en dissuader. L’argument principal était l’impact désastreux qu’un tel acte aurait sur mes proches. Partant de cette vérité, j’interpellai un conseiller avec lequel on pouvait chatter anonymement. Ma décision est irrévocable, alors comment minimiser le choc pour mon entourage ? Il ne voulut pas rentrer dans cette discussion, et je le mis en face de ses contradictions. Essayer de culpabiliser un suicidaire était la tentative de quelqu’un qui n’était jamais passé par là. Pris en défaut, il finit par s’énerver comme un guichetier de la Sécurité Sociale. Ecoutez, moi, je suis là pour vous aider, alors ne m’agressez pas, s’il vous plaît. Je laissai tomber. Par définition, les personnes qui avaient réussi une telle expérience et auraient pu m’aider, non seulement étaient mortes, mais leur réussite n’était rapportée nulle part puisqu’ils entraient dans la catégorie indissociable des morts par accident. Ils resteraient à jamais des suicidés invisibles dont j’espérais faire bientôt partie. Mais il fallait pour cela faire appel à mes propres capacités d’invention et d’évaluation.

Après plusieurs semaines de réflexion, je me fixai sur un scénario. Je proposerais un séjour en Normandie à ma femme où je ferais une chute accidentelle au cours d’un footing au bord de la falaise. Au départ, j’avais pensé à un week-end, mais il fallait minimiser le risque d’être empêché par la pluie. Faire du footing était pour moi exceptionnel, sous la pluie ça n’était jamais arrivé. Cela n’aurait pas été crédible. En une semaine, je pouvais bien compter sur au moins un matin où il ne pleuvrait pas. Mon choix du lieu s’arrêta sur Le Tréport. Nous y étions passés et ma femme en avait gardé un bon souvenir. Elle en parlait quelque fois et ma proposition de mini vacances dans cette ville serait accueillie avec enthousiasme. Partant du centre-ville s’élevait une allée, faite de larges marches, qui se prolongeait en une promenade aménagée et sécurisée qui dominait la mer. Mais au plus proche de la falaise, d’une hauteur de plus de cent mètres, serpentait un autre sentier, plus sauvage. Il paraîtrait naturel qu’un joggeur adulte et présumé prudent empruntât ce chemin sportif et sauvage.

Quelques points importants étaient à régler. Tout d’abord, je ne voulais pas que mon corps disparaisse, emporté par les vagues. Il ne fallait pas que ma femme ait un doute sur ma mort et que ma possible survie la hante. Les statistiques montraient que le courant, dans la plupart des cas, rejetait les noyés sur les plages mais la probabilité n’était pas nulle qu’ils soient dépecés et dévorés par quelque troupeau égaré de mammifères marins. Il fallait donc que je me suicide à marée basse, plus précisément au moment où la mer se retirait, ce qui laissait plusieurs heures à des passants pour me retrouver, avant que l’eau ne recouvre à nouveau la petite plage de galets, au pied de la falaise. Ce critère déterminait mon choix de la semaine de vacances. En effet, le jogging ne pouvait se faire que le matin tôt, pour être sûr que ma femme ne décide de m’accompagner. Il fallait donc choisir une période où les marées seraient descendantes à ce moment de la journée. Après consultation du site officiel de marée info, mon choix se porta sur la semaine du 20 février où quatre jours – un record – répondaient à ce critère. Du lundi au jeudi, la mer entamerait son retrait à 5 h 38, 7 h 08, 8 h 32, 9 h 32. J’avais croisé cette donnée avec les relevés de précipitations de météo France. Au plus loin que ces comptages existaient pour Le Tréport, ils ne mentionnaient jamais quatre jours de pluie d’affilée à cette période de l’année.

Enfin, je voulais m’assurer que ça ne soit pas ma femme qui découvre mon cadavre, surtout dans l’état où il serait après une chute de cent mètres sur les rochers. Ce n’était pas si simple car la première chose qu’elle ferait en ne me voyant pas revenir serait de me chercher sur la promenade des falaises. De là, élaborant tous les scénarios pouvant expliquer mon absence, elle aurait le réflexe de scruter le rivage depuis le sentier. C’est le point qui me prit le plus de temps. Je ne voyais pas comment faire en sorte de rendre mon corps déchiqueté invisible du haut de la falaise, alors que justement je me jetterais de là. A force de visionner sur Internet toutes les vues de ce site – il y en avait des centaines y compris une vidéo de promotion filmée depuis un drone – je trouvai enfin la solution. A un endroit s’érigeait, au pied de la paroi, une masse rocheuse qui s’en était détachée et était restée plantée là comme une canine géante. En visant ce rocher dans ma chute, mon corps rebondirait sous la falaise, à un endroit invisible depuis la crête.

A l’occasion de cette recherche méticuleuse, je fis une découverte que je considérai comme un coup de pouce du destin à mon entreprise. Je tombai sur une information locale du Courrier Picard qui rapportait que sur cette grève la gendarmerie effectuait des rondes quotidiennes à marée basse pour dissuader autant que pourchasser les ramasseurs sauvages de coquillages. A cette saison, la pêche à pied était strictement interdite. Il était ainsi quasiment certain que ceux qui découvriraient mon corps seraient des gendarmes. Ils étaient rompus à ce genre d’exercice et ainsi mon vœu de ne choquer personne serait exaucé.

Rien ne serait improvisé, et à défaut de cœur léger, à cause de mes angoisses tenaces, c’est au moins l’esprit tranquille que je pris la route des vacances. A mes côtés, déjà détendue par le seul fait de s’éloigner de la région parisienne et la perspective de voir la mer, ma femme chantonnait.

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