Tout le monde déteste les limaces

Publié le par Philippe Mangion

[#Nouvelle]

C’était ma première AG à Notre-Dame-Des-Landes. J’étais curieux et excité de tout ce qui s’y passait. Le conseil des pionniers, des zadistes historiques, avait sélectionné mon projet agro-social et j’étais en plein démarrage. J’occupais une parcelle laissée vacante par un couple de cadres d’Alsthom. En fin de disponibilité, ils avaient abandonné leur production de laine Mohair éthique pour retrouver leur bureau de La Défense. Comme je reprenais aussi le cheptel de chevreaux, c’était un soulagement pour tout le monde.

Ce soir-là, la tension était palpable entre les occupants. En dix ans d’autogestion, les problèmes s’étaient accumulés. Les principales difficultés venaient des contraintes écologiques et animalistes que les pionniers imposaient. Ils avaient rédigé une charte qu’ils faisaient signer à tout nouvel arrivant, sorte de droits humains élargis à toutes les espèces. Interdiction absolue de tuer quelque animal que ce soit, par des moyens chimiques ou directs, y compris les nuisibles dont l’appellation-même était à éviter.

Il avait été assez facile de se passer des pesticides, en les remplaçant par des préparations naturelles – sucre, argiles, huiles essentielles – ou en développant des variétés de fruits et légumes plus résistants. De même, pour se protéger des mammifères voleurs – renards, sangliers, rongeurs – les occupants rivalisaient d’ingéniosité dans les systèmes de protection.

Mais il restait le problème insoluble des gastéropodes, limaces et escargots. Si on les laissait proliférer, ces bestioles ravageaient systématiquement les cultures bio. Les maraîchers n’en dormaient plus, ils étaient à bout de nerfs.

 

L’invité d’honneur de l’AG était un intellectuel à l’accent italien, chapeau stetson et écharpe rouge, petite taille et visage buriné. On l’appelait Bella Ciao. Figure tutélaire de la ZAD, il avait été de toutes les négociations de l’an zéro avec la préfète Klein. Une rumeur l’avait prétendu inspirateur secret des Black Blocs via quelques comptes anonymes. Il ne l’avait jamais confirmé mais il laissait planer le doute. On le disait aussi héritier nanti, propriétaire d’un hôtel particulier rue Saint-Louis-en-l’Île. Ce qui est sûr, c’est qu’on ne l’avait jamais vu ni sur un tracteur ni au cul d’une vache. Il introduisit longuement la séance, philosophant avec brio sur le thème de l’humanité dans l’animalité. Penser l’animal, c’est penser l’homme autrement, assénait-il.

Nous étions tous assis sur le sol, en tailleur. Par moments, des auditeurs levaient leurs deux bras et agitaient les mains, imitant les gestes de la comptine ainsi font font font les petites marionnettes. Ils en entraînaient d’autres et, par ricochet, ça faisait comme un envol de pigeons.

Ma voisine d’AG qui s’appelait Louise m’expliqua qu’il s’agissait d’une façon silencieuse d’applaudir, popularisée par Nuit debout en 2016. Ces béni-oui-oui sont des convertis, m’expliqua-t-elle avec une ironie teintée de lassitude. Elle entendait par là des citadins d’origine qui n’avaient aucun sens des réalités.

Bella Ciao s’éternisait et un murmure de mécontentement commençait à monter. Les gens étaient impatients d’aborder les sujets concrets. L’Italien ne le remarqua pas, occupé qu’il était à s’écouter parler. Un plus nerveux se leva et osa l’interrompre : assez d’enfumage, on est là pour parler des limaces. Instantanément, son intervention déclencha une bronca qui mit plusieurs minutes à baisser d’intensité.

Dès le début de l’incident, Bella Ciao avait laissé le micro à la présidente de la ZAD qui s’égosillait dans la sono grésillante. Le leader historique avait tranquillement quitté l’AG, les contingences molluscicides ne l’intéressaient pas.

Ceux qui le souhaitaient furent invités à prendre la parole à condition qu’ils soient porteurs de solutions réfléchies.

Une minorité, tenant de la ligne animaliste dure, exigeait qu’on ne déroge pas à la règle des pionniers. Il fallait préserver à tout prix la vie des gastéropodes en trouvant des moyens d’éloignement ou de cohabitation pacifique. Organisés, ils multipliaient les interventions et monopolisant la parole. Certains, notes en main, avaient sérieusement bossé les dossiers. Ils développèrent les pistes de la protection – collerettes, bouteilles plastiques, rouleaux de papier toilette – et de la répulsion – marc de café, tanaisie hachée, bière. Ces propositions provoquèrent des manifestations bruyantes dans le public, de goguenardes à exaspérées. Le code Nuit debout des réactions silencieuses était définitivement enterré.

On ne parle pas des jardinières de ton balcon, ducon … Les salades, tu ne les cultives pas, tu les débites … Tu ne crois pas qu’on a assez de boulot pour rajouter toutes ces conneries… entendait-on ici ou là.

Un modéré proposa de spécialiser un cheptel de poules dans la destruction des gastéropodes dont elles étaient friandes. Les animalistes radicaux l’accusèrent de vouloir ériger des camps d’extermination. Du côté des partisans de l’éradication, majoritaires, on le traita de lâche et d’hypocrite.

La situation dégénéra après l’intervention d’un doux dingue. Il portait un bonnet conique, à bande horizontales orange et blanches, à l’identique des plots fluorescents qu’on utilise sur les routes en travaux. Mais je fus le seul à pouffer de rire. Louise, qui ne semblait vraiment pas l’apprécier, m’apprit que le gars était un cadre du collectif.

L’homme orange proposa de partager l’abondance (sic) en autorisant les limaces à prélever une part raisonnable de nos cultures. Une salade sur six, un haricot sur dix, les feuilles des dahlias…

À ces mots, Louise ne put en supporter plus. Elle se leva et déclama, dans une colère que je n’avais pas vu venir :

— Mais vous n’avez pas compris que les limaces sont nos ennemies. Elles détruiront nos champs, pire que les CRS en 2018. Alors révoltez-vous, résistez ! Tout le monde déteste les limaces.

Il y eut quelques secondes de sidération. La phrase, prononcée involontairement, entrait en résonance avec les souvenirs de lutte. Consciente de son effet, Louise la répéta, une fois, deux fois, intentionnellement cette fois. Elle en détachait les syllabes pour leur imprimer un rythme.

Tout / le / monde // déteste les limaces,

Tout / le / monde // déteste les limaces…

Elle fut suivie par deux, puis cinq, puis dix, puis cinquante. La clameur envahit l’espace, écrasa les protestations des loyalistes qui ne purent que constater leur défaite.

Tout / le / monde // déteste les limaces…

L’égérie, consciente de son pouvoir inattendu, prit ses responsabilités. Elle leva un bras et le silence se fit instantanément.

— Amis occupants, battons le fer tant qu’il est chaud, levons-nous et marchons. Allons détruire limaces et escargots, tout de suite ! Que ceux qui sont d’accord me suivent, que les autres regardent mourir leurs cultures.

Tout / le / monde // déteste les limaces…

Une troupe se forma, déterminée. Ils firent le tour des campements et, à l’appel de leur slogan, d’autres occupants les rejoignirent, toujours plus nombreux. Désormais, rien de pourrait empêcher la mécanique de destruction massive. Comme le crépuscule tombait, on s’équipa de lampes de poche. Toute la nuit, on distingua leurs faisceaux sillonner parcelles, prairies et sous-bois dans les moindres recoins. En tendant l’oreille, on percevait le craquement glaçant des coquilles sous la semelle, l’éclatement flasque des mollusques sur la pierre.

À la pointe du jour, tous regagnèrent leur campement. L’excitation du massacre était retombée. Ils ne ressentaient ni joie ni fierté, mais pas de honte non plus. Ce qui devait être accompli l’avait été. Tout le monde déteste les limaces, c’est comme ça.

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Figari et Paris, mai 2018.

Cette nouvelle est lauréate du concours "Sous les pavés quelle plage ?" organisé par monBestSeller.com

 

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