Louise Michel : premier séjour à Paris (1853-54)

Publié le par Philippe Mangion

Batignolles

Après l’obtention de son brevet d’institutrice en 1852, le rêve de Louise Michel est de monter à Paris avec son amie du pensionnat de Chaumont, Julie Longchamp. Mais cela ne se fera qu’en 1856, pour des raisons qu’on imagine familiales et financières du côté de Julie. Il est aussi possible que son amie n’obtînt son brevet que plus tardivement.
Après une année d’enseignement à Audeloncourt dans son pays natal, Louise fait une première tentative à Paris en 1853-54. Le libertaire Laurent Tailhade, dans la préface d’un recueil d’œuvres posthumes de Louise Michel édité par la Librairie Internationaliste en 1905, parle d’un pensionnat aux Batignolles (1). Au conseil de guerre de 1871, audience du 18 décembre, elle est également présentée comme « ex-institutrice aux Batignolles ». J’ai recherché les mentions de pensionnats dans ce village qui, à l’époque, ne faisait pas encore partie de Paris. Je n’ai retrouvé qu’une seule référence d’institution aux Batignolles dans ces années-là, une institution libre protestante (2). Est-ce bien celle-ci ? J’en doute.
Quand, en 1856, Louise rejoindra définitivement Paris, elle s’installera aux Batignolles, qui n’est pourtant pas le faubourg le plus proche de l’externat de madame Vollier où elle sera institutrice. Peut-être y avait-elle noué quelques attaches lors de sa première venue, peut-être était-ce un gage pour convaincre sa mère d’habiter dans ce quartier réputé plus tranquille que Belleville ou le Faubourg Saint-Antoine.
Louise découvre un quartier en pleine transformation, devenu, avec l’entrepôt ferroviaire construit en 1844, le point d’entrée principal des marchandises dans Paris. En 1854, la ligne d’Auteuil, aujourd’hui utilisée par le RER C, dessert la gare des Batignolles (2).

Rue Montaigne

Une lettre d’ancienne élève, madame Girod, reçue par Louise en 1895 nous apprend qu’elle a également enseigné, lors de cette première venue à Paris, à l’institution Barbe, 7 rue Montaigne, actuelle rue Jean-Mermoz, dans le 8e arrondissement. Plus de quarante ans ont passé, mais les souvenirs de cette femme, encore très présents, confirment l’idée que je me fais de la personnalité de Louise à vingt ans, intelligente, sensible, charismatique. En voici un extrait (3) : « Mademoiselle, n'avez-vous pas conservé, dans un coin de votre mémoire, un petit souvenir de l'institution Barbe, de la rue Montaigne, où des jeunes filles qui vous y avaient voué une si grande admiration et auxquelles vous accordiez assez de confiance et d'affection pour leur lire la nuit vos conceptions poétiques ? [...] et bien que les circonstances de la vie ne vous aient jamais rapprochées, deux d'entre elles, qui vous étaient plus particulièrement sympathiques, seraient bien heureuses de [...] pouvoir vous rappeler, ne fusse que pendant quelques instants, les impressions restées si vivaces de votre commune jeunesse, car quoique leur professeur, vous n'étiez alors, guère plus âgée qu'elles. »
La rue Montaigne se situait dans les beaux quartiers, à deux pas du palais de l’Élysée. L’institution faisait face aux Écuries de l’Empereur. Paris était en pleine transformation et préparation de l’exposition universelle de 1855 (4). Ainsi, pendant quelques mois, Louise vécut dans le ventre doré de la bête.
À la fin de l’année 1854, Louise était de retour en Haute-Marne, contrainte par une maladie de sa mère Marianne, que je soupçonne de n’avoir rien fait pour la rassurer.

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Extrait du roman biographique, « Louise » (à paraître) :

« Louise s’installe dans un chambre confortable de la pension Barbe, sous les toits. La fenêtre donne sur les Écuries de l’empereur qui occupent une grande partie de la rue Montaigne. Devant les porches d’entrée se déroule un ballet incessant de jeunes cavaliers aux belles allures que la sortie des pensionnaires, pour l’église de la Madeleine ou la promenade au jardin des Tuileries, ne laisse jamais indifférents.
Les coutumes de ce quartier sont si éloignées du monde de Louise qu’elle s’y sent, dans les premières semaines, comme une intruse, parfois comme une espionne en mission d’observation. Depuis le mariage de Napoléon III avec María Eugenia Ignacia Agustina de Palafox y Kirkpatrick, 19ᵉ comtesse de Teba, dite Eugénie de Montijo, le Paris impérial vit dans un luxe indécent. Les jeudis de l’impératrice attirent les ambassades du monde entier. Les convois, escortés par la garde impériale, traversent la place de la Concorde jusqu’aux Tuileries. Des trottoirs, on admire les tenues d’apparat. Les quatre grands bals annuels de la cour réunissent l’aristocratie et la grande bourgeoisie. La mode, le théâtre, la musique, la gastronomie, tous les arts sont convoqués pour que la fête ne s’arrête jamais. Au peuple, on offre les feux d’artifice au Trocadéro. 
Louise vit douloureusement cette proximité. Elle connaît la souffrance des domestiques, des lavandières, des grisettes, l’épuisement des porteurs, des cochers, pour que le monde des nantis puisse fonctionner. Elle sait le contrôle de la censure et la surveillance de la police pour que celui des déshérités reste invisible, et surtout qu’il ne puisse se souder. Malgré tout, elle ressent dans ce pensionnat un vrai plaisir d’enseigner. Même si ses élèves, filles de la grande bourgeoisie, n’ont d’yeux que pour les officiers d’empire, Louise se sent proche d’elles. Deux élèves l’admirent particulièrement. Louise les a senties hostiles plus que les autres à la voie que le carcan familial leur avait tracée. Éducation, mariage, famille. En Haute-Marne comme à Paris, chez les paysans comme à la cour, les jeunes filles sont sacrifiées de la même façon. Ces deux-là ont des rêves d’ailleurs. Elles sont décidées à ne pas accepter leur sort, tempérament que Louise n’avait pas rencontré à la pension Duval de Lagny. En subversive charismatique, elle s’emploie à favoriser leur enclin par des discussions qui se prolongent jusqu’au milieu de la nuit, dans sa mansarde, en cachette des directrices. Elles lisent et commentent le Voyage en Amérique et en Italie de Chateaubriand, les Voyages en Italie de Stendhal. Elles composent ensemble des poèmes où il est question d’océans et de liberté. Louise maîtrise si bien la versification qu’elle en invente des jeux à trois. Avec les mots, elle est capable de les émouvoir comme de les faire rire.  De les troubler aussi, quand elle leur lance le défi d’une poésie en rimes à la fois féminines et embrassées. Elle tente de les intéresser à la cause républicaine et sociale, leur donne en exemple George Sand qui a plaidé en vain, auprès de l’empereur une amnistie générale pour les prisonniers politiques. Elle leur confie en secret sa proximité avec Victor Hugo dont très peu de nouvelles filtrent de son exil. 
En juin, madame Barbe annonce à Louise que, malheureusement, son engagement ne pourra pas être renouvelé. La maîtresse titulaire, qu’elle remplaçait, a confirmé son retour après plusieurs mois passés au sanatorium de Görbersdorf où l’Allemand Brehmer fait des miracles contre la tuberculose. Louise est soulagée que le destin l’éloigne de ce monde confortable et privilégié. Elle commençait à prendre du plaisir à dominer ainsi ce cercle de jeunes bourgeoises. Ce sentiment l’effraie pour ne pas être celui d’un esprit sain. Désormais, elle a hâte de retrouver au plus vite son amie, sa sœur, Julie Longchamp. Elles s’étaient promis de monter ensemble à Paris, c’est ensemble qu’elles le feront définitivement. »

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Notes :

(1) Voir photo jointe. « Propagande », « amazone », « puériculture », « enfançons canaques », on remarquera le peu d’élégance des mots de Tailhade pour décrire le métier d’institutrice, même s’il s’agit d’encenser Louise.
Lien Gallica vers le bouquin : https://gallica.bnf.fr/.../f4.item.r=louise%20michel...

(2) Les illustrations des Batignolles sont tirées des sites :
http://didierfavre.com/Le-village-des-Batignolles.php
http://www.parisrues.com/.../paris-avant-17-rue-des...
https://www.musee-orsay.fr/.../catalogue.../notice.html...

(3)  Dans « Louise Michel – Je vous écris de ma nuit – correspondance générale 1850-1904, établie et présentée par Xavière Gauthier – Les éditions de Paris Max Chaleil - 2005 
https://leseditionsdeparis.com/.../Je-vous-ecris-de-ma-nuit

(4) Les illustrations du quartier de la rue Montaigne sont tirées de :
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b53024706j
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b69026862.item
https://cartes-livres-anciens.com/.../gravure-ancienne.../ 
Malgré l’énorme dépense qu’elles entraînaient, je reste convaincu que Louise, passionnée par le progrès des sciences et techniques, était intéressée par les expositions universelles.
 

 

Publié dans Louise Michel

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