L’âme de Louise Michel est partout dans le Xe

Publié le par Philippe Mangion

J’habite faubourg Saint-Denis, Paris Xe, et même dans le kilomètre maximum imposé par le confinement, au cours de mes promenades je vois les traces de Louise partout. Au tournant des années 1860, avant de s’installer derrière Montmartre en 1865, c’était ici son quartier.
Ma journée de télétravail est terminée. Je valide mon attestation et file à République par la rue du Château d’Eau. Au 14, je la vois sortir de l’externat de madame Vollier où elle est institutrice. Il est 18h et sa deuxième vie commence. Elle s’attarde sur la place, très animée. Aujourd’hui c’est la Saint-Lundi, le peuple des faubourgs descend faire la fête sur le boulevard du Temple qu’il a renommé « du Crime » pour les mélodrames qu’on y joue. Le théâtre est dans la rue autant que dans les salles. Sur un toit, deux paradistes improvisent pour faire la réclame du spectacle qui va commencer : « Une fille abandonnée, un enfant sans père, deux crimes passionnels, un cocu, des coups de pieds au cul, une histoire comme vous les adorez, mesdames et messieurs. »
Louise n’a pas le temps de s’attarder. Je la suis jusqu’au Tivoli-Vauxhall, rue de la Douane (pour moi c’est la rue Léon Jouhaux) où débute une réunion du Droit des femmes. Son amie Maria Deraismes est déjà à la tribune. J’attends, derrière le portail entrebâillé, jusqu’au passage de mon héroïne. Sans notes, de sa voix qu’elle s’entraîne à ralentir, elle commence par déclamer quelques vers du Rêve d’un esclave noir, de Lamartine.  
Je la laisse à son discours. La fin de mon heure autorisée d’« activité individuelle » approche. Je dois rentrer.
Le lendemain, à la sortie de chez Schmid où j’ai choisi le hot-dog alsacien qui remonte le moral, je la vois revenir de la gare de l’Est où elle a mis sa mère dans le train de Haute-Marne. Louise va pouvoir respirer quelques semaines. Je lui emboîte le pas, rue Saint-Laurent. Elle traverse le Boulevard Magenta en chantier. Des centaines d’ouvriers s’affairent à démolir les vieux immeubles pour ouvrir la voie. Depuis dix ans, tout Paris est sens dessus dessous. De mon côté, je remarque que le boulevard est bien moins embouteillé que d’habitude. Effet de l’état d’urgence. 
Elle frappe à la guérite de la prison Saint-Lazare. Elle vient visiter une prostituée, une protégée de la Société de moralisation qu’elle a créée pour aider les filles à la rue. Elle lui donnera aussi des nouvelles de son fils. 
Je l’attends square Satragne, au pied du bâtiment ou ce qu’il en reste, transformé en médiathèque Françoise Sagan, aux allures coloniales. Les portes en sont aussi closes que la prison d’autrefois, COVID oblige. Sur les chaises rivées au sol du square, les employés du quartier, privés de leurs restaurants et cafés, profitent du soleil qui décidément accompagnent nos confinements. 
À la sortie de sa visite, Louise traverse la rue et, profitant de la cohue (pour moi virtuelle), elle s’engouffre dans la pharmacie Martin. Aujourd’hui, c’est le resto italien la Casta Diva, un de mes préférés. J’espère qu’il va tenir le coup pour continuer à nous servir ses divines spaghetti alle vongole. En mai, ils avaient déjà eu du mal à rouvrir. 
À travers la vitrine de l’apothicaire, planqué derrière une publicité qui vente la méthode hygiéniste du quarante-huitard  Raspail, j’espionne Louise qui fomente quelque nouveau coup avec ce couple de pharmaciens blanquistes. Au sous-sol, on a planqué une presse clandestine pour imprimer et distribuer sous le manteau le journal que Félix Pyat compose à Londres. La pharmacienne est aussi une écrivaine à succès sous le nom de Camille Bias. Louise et Camille garderont leur amitié, parfois tumultueuse, toute leur vie. Derrière Louise, je vois entrer Largillière. J’aimerais avertir le groupe blanquiste qu’il s’agit d’un traître. Mais on n’est pas dans la quatrième dimension et d’ailleurs, mon heure est passée, je dois rentrer...
Nous voilà mercredi. Je profite du pouvoir magique de l’écriture pour sauter quelques années et me retrouver en août 1870 près de la Villette, à la limite nord de l’arrondissement. C’est à plus d’un kilomètre, mais je ferai gaffe aux patrouilles.
Je retrouve Louise, sa compagne Marie, et Victorine son ancienne élève, dans un mastroquet de la rue de Meaux. Alors que le Second Empire est en train de s’effriter, que l'armée de l'Est subit défaite sur défaite contre les Prussiens, le vieux Blanqui s’est mis en tête de profiter de la situation pour voler des armes, soulever le peuple et prendre le pouvoir, rien que ça. Les deux jeunes femmes sont tendues. Pour s'emparer d'armes, ils ont choisi la caserne des pompiers de la Villette. Émile Eudes, le mari de Victorine, et Théophile Ferré, le frère de Marie, sont de l’attaque. On attend les nouvelles. Louise n’était pas d’accord avec ce coup de force, mais la voix des femmes ne compte pas beaucoup chez les blanquistes. 
Moi je sais que l’opération est en train d’échouer. Les pompiers se défendent, repoussent les insurgés. 
Soudain, de la rue, on entend crier des « Mort aux traîtres ! ». Louise, Marie et Victorine se précipitent. Les camarades fuient devant la foule des parisiens qui les pensent à la solde des Prussiens. Émile a juste le temps de nous ordonner de fuir. 
Victorine est effondrée : « Émile préférera mourir que de passer pour traître. » Marie, quant à elle, tremble pour son frère et s’angoisse déjà de devoir annoncer à leur mère que Théophile a de nouveau des ennuis. Louise réfléchit déjà au meilleur moyen d’aider les camarades.
Cette fois j’ouvre les couloirs du temps pour glisser à l’oreille de Louise qu’à deux pas de là, rue de Flandre, se déroule une réunion de l’Association Internationale des Travailleurs à laquelle assiste son influente amie André Léo. Elle, pourrait les aider.
Et ça marchera. Pour moi, c’était facile de le deviner, je l’ai lu dans les livres d’histoire. Théophile ne sera pas arrêté, mais Émile oui, avec Brideau. André Léo, par son ami Jules Vallès, touchera jusqu’au très respecté Michelet. Tout ce monde réussira à retenir la main du bourreau jusqu’au 4 septembre où l’Empire s’effondrera définitivement. Eugène Pelletan, le mentor de Louise devenu ministre, signera la levée d’écrou et une troupe de blanquistes, leur chef en tête, ira accueillir Émile à sa sortie de prison, rue du Cherche-midi.
En attendant, la journée a été longue, il est tant que je rentre me coucher. C’est épuisant de suivre Louise, comment fait-elle ? J’ai d’ailleurs largement dépassé l’heure du couvre-feu. 
Sur le chemin du retour, rue Lafayette, une patrouille, mitraillettes en main, contrôlent les attestations. Je passerai par le canal...

 

Publié dans Louise Michel

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