Louise Michel : la famille, épisode 2. La branche maternelle

Publié le par Philippe Mangion

À ses 20 ans, Louise est sommée de porter le nom de sa mère, Michel, après la disparition de sa proche famille paternelle (1). Les Demahis, père, grand-père, grand-mère, tante, meurent tous en quelques années. De cette branche, bourgeoise, il lui restera un demi-frère, une demi-sœur et un cousin Jules, qu’elle fréquentera de loin en loin.

La branche maternelle des Michel, c’est son clan, sa garde rapprochée. Le cercle des oncles, tantes, cousins, cousines anonymes a joué un rôle important auprès d’elle. Ils sont issus de la fratrie de sa mère Marianne, trois filles et cinq garçons, et celle de sa grand-mère Marguerite. Leur berceau familial est en Haute-Marne, autour d’Audeloncourt. Ce sont principalement des paysans, parfois petits propriétaires, ou des ouvriers, parfois artisans à leur compte. Certains se sont installés en Seine-et-Marne, à Conches et Gouvernes, près de Lagny. Dans la génération suivante, on trouvera des cousins dans et autour de Paris, d’autres dans la région Lyonnaise.

Parmi cette tribu, certains sont toujours là pour aider ou seconder Louise auprès de sa mère. D’autres, en difficulté, font appel à son aide, qu’elle ne refuse jamais. Des plus jeunes ont hérité de son âme révolutionnaire, certains sont arrêtés en 71 uniquement parce qu’ils sont de la même famille.
En voici quelques portraits, esquissés à partir de la lecture des mémoires ou la correspondance de Louise. Leur histoire est celle d’une famille modeste du XIXe siècle. Leur seul horizon est le travail. La mort et la maladie sont très présentes. Quand elles touchent un actif, elles entraînent la pauvreté, conséquence d’une société sans protection sociale. La solidarité du clan est le seul moyen de s’en sortir. Louise ne l’oubliera jamais, faisant toujours l’impossible pour leur venir en aide.

Catherine, la sœur de sa mère, habite à Conches en Seine-et-Marne. Elle et son mari Eloi Guillemin, cultivateur qui semble prospère, accueilleront Louise à 20 ans, avec sa mère, quand elle sera à la dérive après la perte de sa grand-mère Charlotte, dernier membre de sa famille paternelle, et son échec au brevet d’institutrice. Ils lui trouveront une place pour quelques mois dans un pensionnat de Lagny (Mémoires).
Leur fille Louise-Catherine, un pilier de la famille qu’on appelle « maman Bisson », hébergera Marianne pendant que Louise est en prison à Versailles. Elle y est encore début 1872, jusqu’au transfèrement de Louise à la prison d’Auberive. À Auberive, Louise apprendra que Mélanie, la sœur de maman Bisson, a accouché d’une petite fille de père inconnu. « [Elle] va très mal, c’est bien malheureux » annonce laconiquement Marianne dans sa lettre [L189](2). C’est aussi chez maman Bisson, à Conches, que Louise demeure quelque temps à son retour de Nouvelle-Calédonie en 1880 [L274]

La fille de maman Bisson, qui porte le même prénom Louise-Catherine (ça ne nous aide pas !) a épousé Léon Galès, un commerçant en gants et lainage tenant boutique rue Saint-Honoré à Paris. On imagine que c’est une fierté pour la famille Bisson. Le jeune couple accueillera Marianne en 71 pendant la détention de Louise à Versailles. Les Galès rendront de multiples services à Louise. Ils recevront souvent son courrier, ce qui n’est pas sans risque.

Georges, un des frères de Marianne, est meunier et tisserand à Audeloncourt. Sa fille Marie-Anne-Victoire, a moins de chance que sa cousine maman Bisson. Elle a épousé Claude Didelin, un cabaretier de Lyon, mais elle se retrouve veuve avec deux garçons Nicolas et Michel-Just. Puis à nouveau seule après une second mariage avec Auguste Rollet et cette fois deux filles, Marie et Julie. Puis elle tente de se mettre en couple avec un vétérinaire à Wassy, mais ça ne marche pas. La guigne la poursuit, elle ne s’en sort pas.
Depuis la prison de Clermont, en 1883, Louise engage Marie-Anne-Victoire auprès de sa mère à la place de madame Biras, en laquelle elle n’a plus confiance. Louise vire Mme Biras manu militari après des échanges houleux. Même le directeur de la prison, qui ouvre pour le vérifier tout le courrier de Louise, se mêle de l’affaire. Il sort de son rôle, donne son avis et prodigue des conseils ! [L487] C’est « l’effet Louise Michel » qui aura toujours des rapports spéciaux avec ses geôliers.

Marie-Anne-Victoire sert de scribe à sa tante qui est analphabète. Souvent elle adoucit les propos de Marianne à sa fille. On la sent gentille et empathique. Elle donne des nouvelles avec intelligence [L472], raconte des histoires de Vroncourt, rasure Louise [L478].
Mais Marianne est infecte avec elle, et Marie-Anne-Victoire menace de partir. Louise, depuis sa prison, s’affole. Sa mère est malade, impotente. Elle mourra avant que Louise soit libérée. Louise fait intervenir ses amis pour dissuader Marie-Anne-Victoire de renoncer. Dans les lettres de Louise, l’agitation paranoïaque est perceptible. C’est souvent le cas quand il s’agit du bien-être de sa mère, qui, elle, joue avec perversité des frayeurs de sa fille.

Au même moment, Nicolas Didelin, le fils de Marie-Anne-Victoire, est aussi dans la dèche. Nicolas est un anarchiste, comme sa tante. Dans ses lettres, on sent son admiration. Jugé au procès des anarchistes de Lyon, il sort de 6 mois de « détention politique » après un meeting, auquel Louise a aussi participé. Il s’est affilié à l’Internationale avec Kropotkine, une futur proche de Louise quand elle s’exilera à Londres [L359][L412]. Louise lui trouve pour un temps une place à l’intransigeant, le journal de l’ancien communard Rochefort, où il est exploité pour 5 francs la journée. Didelin, avec sa mère, essaient d’éviter le même destin tragique à sa petite demi-soeur Marie Rollet, issue du second mariage.
Louise, toujours depuis sa prison, fait des pieds et des mains pour obtenir une avance sur ses Contes et Légendes et l’envoyer directement à l’oncle Fanfan de Langres où Marie est en pension, protégée [L490]
Pour ajouter du malheur au malheur, Michel-Just, le frère de Nicolas disparaît : « j’ai encore fait de nouvelles recherches pour retrouver Michel, mais elles n’aboutissent qu’à confirmer que mon pauvre enfant est perdu dans les conditions que tu sais », écrit Marie-Anne-Victoire à Louise [L454]. Comme le courrier est ouvert par les gardiens, on peut se douter que « les conditions que tu sais » font référence à des activités hors-la-loi, peut-être révolutionnaires comme celles de son frère Nicolas.

Seule note positive, la petite Marie semble plus heureuse à Langres chez son oncle, à telle point qu’elle ne souhaite pas suivre sa mère à Paris, à la grande joie de Marianne. La mère de Louise, toujours aussi sympathique, « n’est pas fâchée » de ne pas se retrouver avec cette fillette de dix ans dans les pattes [L465]. Marie est instruite chez les bonnes sœurs de Langres qui, même si Marie-Anne-Victoire n’est pas enthousiasmée par leur éducation, sont au moins bienveillantes [L471], ce qui ne devait sûrement pas être le cas à la pension de Wassy où elle se trouvait précédemment [L412].

Victoire, c’est la tante mystique. Malade, elle n’a pu entrer dans les ordres comme elle le rêvait. Dans les années 1840, elle vit au château des Demahis avec Louise et Marianne. Mais coup de théâtre, elle épouse à 43 ans le brigadier des Eaux et forêts, nouvellement nommé dans la région. Victoire a une fille dont je n’ai pas retrouvé la date de naissance. L’a-t-elle eue après 43 ans avec son brigadier ? Avant, et dans ce cas était-elle fille-mère ? Mystères de mystique. En 1872, Marianne est hébergée par Victoire à Clefmont pendant la détention de Louise à Auberive [L145], à 60 kms de là. Louise est, depuis l’enfance, très attachée à Victoire. Elle lui envoie de l’argent jusqu’à la veille de sa mort en 1883, culpabilise de ne pouvoir faire plus [L361].
Nicolas, un autre frère de Marianne est coutelier à Noisy-le-Grand. Il a lui aussi émigré dans la région parisienne, pas loin de sa sœur Catherine. Après la commune, sa famille va payer cher son lien avec Louise. Lui et ses deux gendres, Claude Laurent, un charpentier, et Charles Dacheux sont arrêtés [L136]. Nicolas n’a pas de rancune. « [Il] ne voulait pas que je change en rien la façon dont j’agirais », se rappelle Louise dans La Commune.

Mathilde, une fille de Nicolas, est très proche de Louise. Petite, elle habite avec elle et sa mère à Vroncourt (3), sans doute gardée pendant que ses parents sont allés tenter leur chance près de Paris. Les cas d’enfants élevés par un autre membre de la famille sont fréquents. Dans les années 1860, avant la Commune, elle passe quelques mois chez Louise à l’école de la rue Oudot, avant de se marier. En 1872, à la prison d’Auberive, c’est elle et sa sœur Adolphine qui rendent visite à Louise [L136] alors que Marianne ne vient que très rarement.

Marie-Rose, une autre sœur de Mathilde, prêtera son nom à Marie Ferré, la compagne de Louise, pour qu’elle puisse correspondre avec elle à la prison de Versailles. Marie Ferré, sœur du communard Théophile Ferré, compagnon de lutte de Louise, ne pouvait naturellement pas écrire sous son vrai nom.

Louise évoque dans ses mémoires deux cousines institutrices, « l’une à Puteaux, l’autre à la Chapelle », sans donner leur nom. Dommage ! Il s’agit, comme Julie Longchamp l’amie de Louise, de filles de paysans sorties de leur condition et de leur région d’origine grâce à l’instruction. L’une d’elle est sans doute Félicie, qu’on retrouve dans la correspondance, et dont je n'ai pas retrouvé de qui elle est la fille, et les généalogistes non plus. Décidément ! Elle correspond avec Louise en 1883 lorsqu’elle est emprisonnée à Clermont. Elle connaît Fleurville, l’inspecteur des écoles de Montmartre et, à cette époque, s’apprête à partir en Amérique [L186]. Son langage est celui d’une femme instruite, elle semble émancipée, attachée à sa liberté. « Je ne veux pas être esclave plutôt en Amérique qu’en France » déclame-t-elle.

Au cours d’une visite à Audeloncourt le 19 septembre dernier, je passai à la petite église des mémoires, celle où Louise, jeune et ardente républicaine, faisait chahuter ses petites élèves au moment du "Domine, salvum fac Napoleonem", hommage à Napoléon III. J’espérais que l’église fut ouverte en cette journée du Patrimoine. Elle ne l’était pas, alors je déambulai dans le cimetière attenant, à la recherche de traces du XIXe siècle. Une dame était là qui fleurissait une tombe. Je lui fis part de ma déception. À ma grande joie, elle avait la clé de l’édifice et m’ouvrit. Bientôt nous fûmes rejoints par une autre dame, Monique, qui se trouvait être une descendance d’un des frères de Marianne, Simon. C’était mon jour de chance. Elle m’envoya plus tard son arbre généalogique, où l’on croise un autre personnage des mémoires. Monique est l’arrière-arrière-arrière petite fille de Simon, et son arrière-grand-père, Émile, le petit-fils de Simon, était un filleul de Louise Michel (4). Pierre-Ferjus, le fils de Simon et père d’Émile, est sans doute le messager (conducteur de diligence) dont parle avec émotion Louise dans ses mémoires. Il s’était retrouvé orphelin et responsable de sa petite sœur Zélie, en 1844. Malgré sa condition, il tenait à ce que Zélie soit instruite. Il n’est pas étonnant que, plus tard, Louise devienne la marraine de son fils Émile.
La rencontre avec Monique donnait vie à tous ces personnages qui, jusqu’à ce jour, n’étaient que des noms abstraits couchés dans des correspondances ou évoqués dans les mémoires de Louise. Elle concluait de façon heureuse et inattendue la longue et parfois fastidieuse reconstitution de son histoire familiale.

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Post-scriptum :

Pour la petite histoire, il existe un lien familiale, presque anecdotique, entre Louise et l’éditeur Albin Michel. L’ancêtre commun de Louise et Albin est né en 1662 et s’appelait François Michel. Albin, né en 1873 à Bourmont, a dû entendre parler, en bien ou en mal, de cette lointaine cousine révolutionnaire. Louise a pu croiser son père, de sa génération, dans les rues de Bourmont, à la librairie Guerre, qu’avec son grand-père elle venait visiter régulièrement.

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Notes :

(1) Louise est la fille naturelle de Saint-Laurent Demahis, fils du chatelain Etienne-Chales Demahis (ou du chatelain lui-même), et de Marianne Michel, domestique au château.

(2) Les annotations entre crochets [L...] indiquent les numéros de lettre utilisés dans la correspondance générale établie par Xavière Gauthier dans : « Louise Michel – Je vous écris de ma nuit – correspondance générale 1850-1904, établie et présentée par Xavière Gauthier – Les éditions de Paris Max Chaleil – 2005. Lien : https://leseditionsdeparis.com/.../Je-vous-ecris-de-ma-nuit

(3) Dans le recensement de 1851, on retrouve Mathilde (11 ans) dans le foyer de Marguerite (la grand-mère de Louise), avec Marianne (la mère) et Louise (21 ans).

(4) Pour Monique, si elle me lit, les liens vers certains actes de naissance, mariage, et décès de ses lointains aïeux :
MICHEL Simon-Michel épouse RÉMOND Jeanne le 3/4/1824 :
http://archives.haute-marne.fr/.../AD52_164M0006_23//...
MICHEL Simon-Michel meurt le 4/3/1844 :
http://archives.haute-marne.fr/viewer/series/AD52_164M0006_25//
RÉMOND Jeanne meurt le 22/9/1843 :
http://archives.haute-marne.fr/.../AD52_164M0006_25//...
MICHEL Pierre-Ferjus né 12/1/1825 à Audeloncourt :
http://archives.haute-marne.fr/.../AD52_164M0006_23//...

 

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