Louise Michel / Gustave Courbet

Publié le par Philippe Mangion

Louise Michel / Gustave Courbet
Je lis dans la Commune (Louise Michel, éditions Stock, 1898) cette phrase qui attire mon attention : « Après la victoire de l’ordre [en juin 1871, donc], l’épouvante était si grande que la ville natale de Courbet, Ornans, par décision du Conseil Municipal fit enlever la statue du pêcheur de la Loire. »
Il s’agit en fait du « Pêcheur de chavots » (le chavot – ou chabot - est un poisson d’eau douce), et s’il faut parler d’une rivière c’est de la Loue, qui traverse Ornans, et non de la Loire qui ne passe qu’à trois cents kilomètres de là. Je prends le pari qu’il s’agit d’une coquille de l’éditeur Stock car Louise, pour être originaire d’un département proche, la Haute-Marne, savait bien que la Loire ne passait pas dans le Doubs.
Peut-être existe-t-elle, mais je n’ai jamais trouvé de relation directe entre Louise Michel et Gustave Courbet. Il y a bien sûr de grandes chances qu’ils se soient croisés pendant la Commune, mais aussi au tournant des années 1860 où ils fréquentaient tous les deux la même rue de Hautefeuille, dans le Quartier latin. Louise y suivait des cours du soir, Gustave y avait son atelier. Et au milieu se trouvait la brasserie Andler qui réunissait réalistes et républicains.
 
Dans le livre « Louise Michel, jeunesse » (https://www.bod.fr/librairie/louise-michel-philippe-mangion-9782322259496 ), j’ai imaginé cette rencontre, à la brasserie Andler :
« .... Des vociférations fusent d’une pièce attenante. Un groupe d’hommes complètement saouls s’invective à propos du défi qu’ils se sont lancé de monter sur l’unique table de la pièce. Un Gargantua à barbe entreprend l’escalade en s’appuyant sur les autres convives, comme à l’assaut de Roche-Clermault. Titubant entre les pichets vides, il entonne un couplet grivois. À la vue de cette scène qui lui évoque les lectures de son grand-père Demahis, Louise laisse échapper un rire qui attire l’attention de Courbet. Il s’agit bien de lui et elle l’a reconnu. En se retournant, il glisse et s’affale au pied des arrivants dans l’hilarité générale. Amand, gêné, le relève et anticipe avant qu’il ne s’aventure dans une nouvelle diatribe avinée : « Gustave, je te présente deux institutrices, Louise Michel et Julie Longchamp. Tu connais aussi Paul Gachet, le médecin de Daumier. » 
Amand a touché juste. Il connaît l’intérêt de Courbet pour les questions sociales, l’instruction et tout ce qui touche au peuple. Le peintre se lance dans des compliments exagérés et interminables. Louise, comme autrefois devant Hugo, n’est pas impressionnée. À son tour elle le flatte et lui raconte sa visite à l’exposition de 52 en compagnie de Jules et Marinette, où ce critique démolissait en public Jeunes dames du village. 
« Ah, mes sœurs avec la paysanne, réagit-il. Les critiques n’ont jamais pu me supporter. Mais je les emmerde. On les emmerde, nous, les réalistes. Et quand ils me refusent au salon, on expose en face, dans la rue, où on en vend deux fois plus. » 
Louise tente de lui parler de ses ambitions d’écrivain, de l’Union des poètes, cherche à se faire présenter des éditeurs, il y en a parmi les réalistes. Mais Courbet, trop occupé par sa personne, n’accroche pas à la manœuvre. 
« Vous voulez voir mes Trois écolières, je ne les ai encore jamais exposées ? » 
Louise jette un regard aux autres. Julie parle avec le père Andler qui s’est finalement montré à la porte de la pièce. Amand ne la quitte pas d’une semelle. Paul est accaparé par des étudiants de l’école de médecine, toute proche, qui l’ont reconnu. 
« D’accord, je vous suis, répond Louise à Courbet. 
— Vous pouvez laisser votre manteau ici, on va passer par l’intérieur. »
Une porte en fer, près de la cuisine, donne sur un couloir sombre et humide. Avant d’y entrer, Courbet attrape une lampe à huile accrochée à la poignée. Les murs du couloir ne sont pas montés jusqu’au plafond, bien trop haut. On est encore dans l’espace de l’ancien prieuré que les artistes occupent à la sauvage. Louise suit le pas du peintre dans un labyrinthe qu’il traverserait les yeux fermés et dans n’importe quel état. Ni lui ni elle n’ont cessé de parler. Leur voix résonne dans ce volume invisible, sans limite. Ils débouchent enfin dans l’atelier, démesuré au même titre que la brasserie, dont les murs, en gros blocs de pierre de Paris, sont ceux de la chapelle d’origine. Courbet allume deux chandeliers, d’un geste peu assuré. Sur le mur extérieur, un vitrail en verre blanc dépoli, dont on devine la lumière idéale que, de jour, il doit diffuser. Sur le pignon perpendiculaire, on remarque la trace plus claire d’un ancien tableau d’autel. À la place, une fresque ébauchée à même le mur, comme un défouloir. Partout ailleurs, des œuvres de toutes tailles, jusqu’à six mètres par quatre, sont entreposées. Dans un coin, un rideau, suspendu sommairement, délimite une cabine où les modèles peuvent se changer. Ici et là, des tables où l’on trouve autant de bouteilles vides que de pots de peinture. Courbet ramène d’une étagère un petit tableau d’une quarantaine de centimètres qu’il pose sur un chevalet placé dans la lumière. Louise est stupéfaite. Ces Trois écolières pourraient être les siennes, révélant une impression si juste qu’elle en est presque gênante. Elles sont accoudées à une même table de travail. Les deux grandes se distinguent par leurs cheveux, blonds et ondulés, retenus en arrière par un nœud, rouge pour l’une, noir pour l’autre. La première, à droite, est penchée sur son cahier, mais la seconde, au centre de la scène, fixe le peintre. Courbet est incarné par l’intensité de ce regard qui le vise. À gauche, une fillette brune, plus jeune, présente des traits si grossièrement esquissés qu’ils incitent Louise à conserver son attention sur le personnage central, comme aimantée par son regard. 
C’est la première fois qu’un tableau exprime aussi bien son quotidien. Elle en est instantanément reconnaissante à Courbet. Le peintre œuvre à sa façon à l’émancipation du peuple, et parmi le peuple, des femmes. Après la jeune paysanne, la jeune écolière. S’il choque toujours ainsi les bourgeois de salon, alors Louise accepte qu’il reste exubérant, égoïste et malpoli. Mais pourquoi les seuls hommes qu’elle est capable d’admirer sont-ils infréquentables en privé ?
La jeune Luiss apparaît à l’entrée de l’atelier. 
« Mademoiselle Michel, votre amie Julie vous cherche. »
 Louise salue et remercie Courbet qui s’est affalé sur un canapé défoncé, à moitié inconscient, cloué par les cinq litres de bière qu’il a ingurgités dans la soirée. Il lance un vague signe d’au revoir, il ne lui faudra que quelques secondes pour s’endormir lourdement... »

 

Publié dans Louise Michel

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