Dénis, non-dits, mensonges, etc. (extrait)

Publié par Philippe Mangion

Dénis, non-dits, mensonges, etc. (extrait)

1.


Le TGV de Paris, après un arrêt à Marseille, repartit pour Nice. La voie longeait désormais la mer et, à sa vue, certains passagers se sentaient presque arrivés. Mais les habitués savaient que le plus fatigant restait à venir. A vitesse réduite, le train égrainerait les multiples étapes du parcours : Toulon, Fréjus, Cannes, Antibes.
Fadila avait fait une fois ce trajet, huit ans auparavant, avec sa cousine Yasmina et toute l’équipe de taekwondo de Bagneux. En récompense de ses bons résultats, la ville avait offert à la section des moins de 15 ans un stage à Breil-sur-Roya, animé par un maître japonais. Les deux cousines étaient les seules filles du groupe et la perspective de passer une semaine en compagnie de tous ces garçons les avait effrayées autant qu’excitées. Mais ensemble, elles se sentaient protégées, elles étaient alors inséparables.


C’est l’hôpital psychiatrique Sainte-Marie de Nice qui avait contacté Fadila. Yasmina y était placée sous contrainte. Après un mois de black-out où aucune visite ne lui avait été permise, elle était aujourd’hui stabilisée. Elle avait droit à une permission de 24 heures, et avait réclamé Fadila pour l’accompagner.
Fadila n’avait plus revu sa cousine depuis presque six mois. Depuis l’histoire de Laurent, Yasmina ne voulait plus lui parler, ni au reste de la famille. On prenait de ses nouvelles auprès d’un foyer d’hébergement de Nice, où elle passait de temps en temps. Quand ils avaient appris son hospitalisation, ils s’étaient sentis soulagés.
Denis s’était proposé d’accompagner Fadila, mais elle avait préféré descendre seule. Pendant le trajet, elle s’était préparée mentalement à l’épreuve de cette rencontre. Ce n’était pas la première fois qu’elle faisait face à cette situation, mais elle la redoutait plus que d’habitude. Yasmina avait commencé à dériver depuis que Laurent était parti sans un mot d’adieu, mis au vert par ses parents. Il se trouvait en Suisse dans une institution, mais elle ne le savait pas. Régulièrement, Fadila et Denis allaient récupérer Yasmina, à demi-inconsciente dans un squat, un commissariat, ou dans la rue. Depuis sa disparition, la tension était retombée, et l’affrontement qui l'attendait angoissait d'autant plus Fadila.
Le train entra en gare de Nice à 12 h 30. Le rendez-vous à Sainte-Marie avec le psychiatre était fixé à 14 h. Elle décida de s’y rendre à pied. Sur le parvis, elle consulta le plan de ville et jugea que l’hôpital se trouvait à moins de six kilomètres. Le chemin semblait assez simple, bordant le Paillon sur la dernière partie du trajet. Il y en aurait pour moins d’une heure. Elle ajusta les sangles de son sac à dos et s’engagea sur l’avenue Thiers. Elle descendit l’avenue Jean-Médecin jusqu’à la place Masséna. Concentrée, marquant exagérément le rythme de sa marche pour se donner du courage, elle ne vit rien des façades à l’italienne. Prenant vers l’Est, elle longea les jardins suspendus, dont on ne voyait du sol que la structure de béton, salie par la pollution autant que par le suintement d’eaux boueuses. Cette immense chape abritait gare routière et parkings. Un ballet assourdissant de véhicules s’y déroulait dans la pénombre. Au-dessous de cet empilement coulait le fleuve, le vrai, entièrement recouvert sur plusieurs kilomètres avant son embouchure. C’est d’ici qu’autrefois Fadila et Yasmina avait pris l’autocar pour Breil. Elles s’étaient assises côte à côte, faussement indifférentes aux plaisanteries des garçons de l’équipe.
Fadila, qui avait oublié ces lieux, était submergée par la réminiscence brutale des souvenirs. La peur d’affronter sa cousine laissa une petite place à l’envie de la serrer dans ses bras. Elle s’accrochait à l’idée qu’au milieu des mots durs, des rancœurs, des menaces, il y aurait aussi l’émotion, de celle qui se rapproche de la vérité. Yasmina en crise faisait tomber les tabous.
Fadila ne ralentit pas son allure, dépassa le musée d’art moderne, puis le théâtre, et enfin le parc des expositions. Au-delà, le béton n’était plus esthétique mais simplement fonctionnel. Les piliers de la voie rapide enjambaient la rivière, enfin à l’air libre. Le torrent endormi s'écoulait en un filet saumâtre entre les galets. Des troncs d’arbres arrachés et déposés sur son lit à sec montraient qu’il pouvait violemment se réveiller. Nous étions loin de la zone touristique du centre-ville et le Paillon, ainsi que les rues et les bâtiments du quartier, pouvaient désormais remplir leur rôle, sans détour ni faux-semblant. Fadila dépassa la prison délabrée, et remonta la pénétrante, à contre-courant du flot des véhicules. Au terme des deux derniers kilomètres, parcourus sur un trottoir rétréci, elle arriva aux abords de l’hôpital. Il se situait au pied d’un échangeur de l’A8, sortie Nice-Est. Le viaduc de l’autoroute surplombait le quartier, à plus de vingt mètres de hauteur. Les touristes qui par cet axe rejoignaient l’Italie, s’émerveillaient du lointain paysage alpin. Portant leur regard sur les crêtes, ils ne remarquaient ni l’hôpital ni les HLM de la cité de l’Ariane, cauchemar des policiers niçois.
Fadila entra dans l’enceinte de l’hôpital. Des bâtiments de trois à quatre étages étaient disposés dans un parc en espaliers. Leur architecture, dans le style des asiles construits au XIXè siècle, était solide et soignée. Cependant leur vétusté était visible.


Le rendez-vous n’était que dans vingt minutes. Fadila, qui n’avait rien pu avaler depuis son départ de Paris, demanda le chemin de la cafétéria au poste de garde, en même temps que celui du bâtiment 6, unité Saint-Gilles, que lui avait indiqué l’infirmier au téléphone. La cafétéria se trouvait près de l’entrée du parc, bordant une pelouse où le personnel se mêlait aux patients pour profiter du soleil. La majorité des malades se distinguaient par leurs gestes lents et leurs regards éteints, effets des neuroleptiques. D’autres cependant étaient agités et parlaient fort. Certains, vêtus de pyjamas, se confondaient aux soignants, dont la tenue de travail était proche. La plupart, médecins et infirmiers comme patients, fumaient abondamment. Au comptoir, Fadila dut répéter trois fois sa commande. Le serveur, un patient interné en longue durée, la regardait fixement, sans réagir, comme en panne. Puis il s’anima brusquement pour lui délivrer, d’une gestuelle saccadée, sandwich et Fanta. Fadila le paya. Il vérifia longuement la monnaie avant de la restituer. Un camarade très bavard, collé au comptoir, lui prodiguait, avec paternalisme, conseils et directives. Il expliqua à Fadila qu’il était bien obligé de s’occuper de lui. L’autre paraissait totalement indifférent, mais le duo fonctionnait. Dans leurs angoisses et peut-être leurs délires, il y avait une forme de solidarité. Cette pensée occupa brièvement Fadila pendant qu’elle mangeait sans appétit, assise sur un muret. Mais à l’approche de quatorze heures, son stress reprit le dessus. Alors elle se dirigea sans plus attendre vers le bâtiment 6.
L’unité Saint-Gilles occupait le troisième étage. Fadila sonna à la porte blindée, équipée d’un interphone vidéo. L’unité accueillait des malades en phase aiguë, souvent hospitalisés sous contrainte, et les fugues étaient courantes. Deux minutes s’écoulèrent, en paraissant vingt. Elle entendait des cris à travers les cloisons. Non pas des cris glaçants de films d’horreur, mais plutôt des disputes dont elle ne distinguait pas les paroles. Personne ne se manifestait, alors elle sonna à nouveau. La porte se déverrouilla, commandée à distance. Elle entra et referma derrière elle. Elle attendit un moment, n’osant s’avancer dans le couloir qui faisait un coude vers la droite, une dizaine de mètres plus loin. Au niveau du coude, sur la gauche se trouvait une pièce ouverte, d’où venaient les discussions animées. Sans doute s’agissait-il de la salle commune du service. De sa position, elle ne pouvait pas voir les occupants, ni être vue par eux. Plus près sur la droite se trouvait une porte vitrée que Fadila identifia comme celle du bureau des infirmiers. Des bruits de discussion venaient également de ce côté mais, au ton plus posé et régulier des voix, elle reconnut le personnel médical. Elle n’était pas à l’aise, elle craignait de tomber nez à nez avec un malade. Elle n’en avait pas peur mais ne savait jamais garder la distance polie mais ferme, nécessaire devant une personne tenant des propos délirants ou trop insistants. Son malaise était amplifié par la conscience d’être enfermée, le sentiment d’être surveillée dans ce couloir vide. Une caméra y était fixée dans un angle, sous le plafond. Naturellement, elle n’était là que de passage et pouvait ressortir à son gré, mais pour cela il fallait qu’elle en fasse la demande. Ce détail suffisait à ce qu’elle ne se sente plus tout à fait comme faisant partie du monde extérieur.
Voyant que personne ne se manifestait, elle se dirigea vers la porte vitrée et toqua. En retour, l’exclamation d’un « oui » l’invita à rentrer. Un homme et une femme, aux tenues d’infirmiers, étaient installés à une table de cantine. Un patient se tenait à une autre entrée de la pièce, donnant directement sur le couloir des chambres. Il ne franchissait pas le seuil, obéissant avec difficulté à une consigne tacite. Les infirmiers s’en désintéressaient, leur regard était tourné vers Fadila.
- J’ai rendez-vous avec le Dr Bénol, annonça-t-elle, c’est pour Yasmina Nasri.
Le patient intervint avant que les infirmiers n’aient le temps de répondre :
- Moi aussi, je dois absolument voir le docteur. J’ai des choses très importantes à lui dire. C’est une question de vie ou de mort.
Son ton était sévère, et son visage émacié servait l’impression de sérieux qu’il voulait donner. En toute autre circonstance, on l’aurait considéré, mais non pas en pyjama dans un couloir d’hôpital psychiatrique. Les infirmiers n’y prêtèrent aucune attention, la femme s’adressa à Fadila.
- Le docteur est en consultation. Il va falloir patienter un peu. Yasmina est à la 24, au fond juste avant l’escalier de secours. Mais à cette heure-ci, elle doit être à la salle télé, c’est à l’angle du couloir. On viendra vous prévenir quand le docteur sera disponible. Par contre, vous devez laisser votre sac à dos ici.
Cette invitation à se déplacer seule dans le service surprit Fadila. Elle avait déjà accompagné Yasmina aux urgences, mais c’était la première fois qu’elle lui rendait visite dans une unité fermée. Elle n’en connaissait pas les usages. En fait, mis à part le patient de l’unique chambre d’isolement, tout le monde circulait librement dans l’unité. Seules les entrées et sorties du service étaient contrôlées. Elle remercia sans montrer son étonnement. A ce moment, manifestant sa désapprobation, le patient pénétra de deux pas dans la pièce, et réitéra sa demande en élevant la voix. Il se dirigeait vers une porte dont un panneau indiquait simplement « Docteur Bénol ». L’infirmier se leva avec détermination, ce qui suffit à le stopper. Il ajouta d’un ton ferme :
- Monsieur Fantoni, je vous l’ai déjà dit, vous n’êtes pas inscrit dans les consultations d’aujourd’hui, alors n’insistez pas. Vous verrez l’interne demain.
Fadila les laissa à leur discussion et referma la porte. Elle se motiva pour avancer dans le couloir. Les discussions s’étaient tues, et du poste de télévision vieillissant, la voix d’un animateur de jeu résonnait, assourdissante. Elle repéra Yasmina immédiatement, avant même d’englober la salle du regard. Elle était de dos, assise sur une des quelques chaises de cantine, disposées en ligne devant l’écran fixé très haut sur le mur. Elle portait un survêtement, le même que lorsqu’elles en étaient venues aux mains sur la butte de la rue des Blains, à Bagneux. Ses cheveux étaient coupés courts et sommairement, sans doute par elle-même. Sa nuque était inégalement dégagée, quelques boucles regagnaient rapidement le terrain perdu.
Yasmina devina la présence de Fadila, et se retourna. Aucune expression particulière ne marqua son visage, comme si elles s’étaient vues la veille, et qu’aucune embrouille ne les avait si longtemps éloignées. Elle se leva et rejoignit sa cousine d’une démarche tonique qui contrastait avec l’inertie des autres malades. Cependant, ses mouvements étaient emprunts d’une raideur inhabituelle. Son regard impressionna Fadila. Fixe et intense, il restait malgré tout inexpressif. Cela venait du fait que le reste de son visage restait totalement impassible. La première impression de Fadila fut que sa cousine était loin d’être « stabilisée ».
Sans même la saluer ni l’embrasser, Yasmina attaqua :
- Putain Fad, tu me sauves, j’en peux plus d’être ici, ils sont tous tarés. Viens, je vais chercher mes affaires. Fadila la suivit dans la partie de couloir donnant sur les chambres, qu’elle n’avait pas encore explorée. La quasi-totalité des pièces étaient ouvertes, laissant circuler un courant d’air grâce à la porte du fond, donnant sur l’escalier de secours, qui elle aussi était ouverte. « Escalier de secours » était une appellation symbolique car pour empêcher les fugues, on en avait grillagé le palier. Du coup, il faisait office de fumoir, depuis que la loi Evin interdisait de fumer dans le service. L’approvisionnement en cigarettes était une préoccupation essentielle des malades. La plupart étaient de gros consommateurs et ni les médecins ni la cafétéria n’avaient le droit d’en distribuer. Tout visiteur extérieur était systématiquement sollicité. Par crainte ou empathie, il n’osait pas refuser et, le temps de sa visite, son paquet était vidé.
Il y avait une vingtaine de chambres. Quelques une étaient individuelles, les autres abritaient deux à quatre lits. Il y avait aussi une chambre d’isolement, fermée d’une porte solide sans être blindée, équipée d’une lucarne avec des barreaux. Elle était la plus proche du bureau des infirmiers. Yasmina s’arrêta devant chaque pièce. Elle présentait Fadila à tous les patients, comme s’il s’agissait d’une nouvelle recrue. En retour, elle dressait le tableau clinique de leur maladie, à la façon d’un chef de service.
Tout d’abord, elle invita Fadila à s’approcher de la lucarne de la chambre d’isolement. Elle y vit un garçon longiligne, le visage très marqué, allongé sur un lit d’infirmerie. Bien que calme, il était entravé. Ses poignets étaient fermement attachés aux grilles de protection du lit.
- C’est Antoine, dit Yasmina, il fait une TS tous les deux jours. On est obligé de le mettre là.
-C’est quoi une TS ?
-Tentative de suicide. Il serait capable de s’ouvrir les veines avec les dents. En principe, c’est un légume à cause des médocs, mais de temps en temps il nous fait une crise.
-Ah !
Un jeune homme très maigre, aux cheveux longs et à la barbe négligée, arpentait le couloir d’un pas traînant. Il se posta devant Fadila, et sans un mot la fixa. Il l’entoura de ses bras et se serra délicatement contre elle. Plus petit, il posa sa tête contre sa poitrine. Gênée, elle ne savait pas quelle était la bonne attitude. Le corps du jeune homme paraissait très fragile, ses cheveux sentaient la poussière. Fadila attendait que sa cousine intervienne, mais celle-ci prenait un malin plaisir à laisser la situation se prolonger. Finalement, Yasmina tapota l’épaule du garçon d’un geste maternel, et dans le même temps essaya de l’écarter. Mais il résista, accentuant juste ce qu’il fallait la pression de ses bras. Il psalmodiait des propos incompréhensibles. Fadila montra quelques signes de nervosité, et Yasmina intervint enfin.
- Il est taré, il parle avec Jésus toute la journée. Mais il me fait marrer. Comme il est un peu russe, je l’appelle Gogol.
Puis s’adressant à lui :
-Alors Gogol, qu’est-ce qu'il t’a raconté, Jésus, aujourd’hui ?
A ces mots, il se détacha de Fadila pour tenter de se coller à Yasmina. Elle détourna habilement son élan, le saisit par l’épaule et l’entraîna avec elles pour la suite de la visite des chambres. Il se remit à marmonner, Fadila crut y reconnaître du latin.
Yasmina se comportait comme un leader, s’inquiétait de l’état des malades, réglait les conflits, réprimandait. Elle semblait beaucoup moins abrutie par les médicaments que les autres. Fadila observait le manège, souriant mécaniquement à tous ces visages sans lumière. Elle distribuait des cigarettes aussi, à tous ceux qui en faisaient la demande. Elle ne se voyait pas refuser. Elle comprenait sur un signe, deux doigts en V portés aux lèvres ou un hochement de tête mimant l’aspiration, et s’exécutait en silence. Elle n’avait pas prononcé trois phrases depuis son arrivée. Elle s’acclimatait progressivement, mais restait tendue. Yasmina était volubile, surexcitée. La permission de vingt-quatre heures serait difficile à gérer.
En une dizaine de minutes et autant d’étapes, elles arrivèrent à la chambre 24. D’une quinzaine de mètres carrés, elle était plus longue que large. Deux lits et deux armoires était placés symétriquement de part et d’autre d’un axe allant de la porte à la fenêtre. Il n’y avait ni table de nuit, ni lampe de chevet, ni cadre au mur, rien qui puisse servir de projectile. Tout le reste était arrimé, comme dans une cabine de bateau. Sur le lit de gauche était allongée une femme d’une soixantaine d’années, assez corpulente, les cheveux raides et gris. Elle fixait le plafond comme s’il s’agissait d’un écran de télévision. Elle n’eut aucune réaction lorsque les deux cousines entrèrent dans la chambre. Yasmina fit comme si elle n’existait pas, ce qui tranchait avec l’ascendant qu’elle avait montré jusqu’alors. Fadila n’osa pas l’interroger.
Yasmina remplit un sac de sport avec les quelques affaires qu’elle avait placées dans l’armoire. Il était clair que ces vêtements avait été rassemblés et emportés en urgence, par quelque pompier ou policier venu embarquer Yasmina en crise.
A ce moment, l’infirmière que Fadila avait rencontrée à son arrivée toqua à la porte ouverte :
- Mademoiselle Nasri, le docteur Bénol vous attend.
Et s’adressant à Fadila :
-Vous également, mademoiselle.
Yasmina finit de bourrer son sac et elles suivirent l’infirmière. La voisine de chambre ne bougea pas d’un cil, Yasmina lui jeta un coup d’œil sans insister.
- Elle est toute la journée dans cet état, commenta-t-elle simplement.
En remontant le couloir, Yasmina s’arrêta à nouveau plusieurs fois, promettant de ramener des cigarettes de sa permission, et même du shit, sans que l’infirmière puisse entendre. Celle-ci la pressa poliment mais avec fermeté :
- Allez, mademoiselle Nasri, s'il vous plaît, le docteur n’a pas que vous à voir.
Yasmina répondit avec une colère froide et soudaine :
- Ca va, ça va, on n’est pas aux pièces.
Mais elle se reprit et la suivit docilement. Elle ne voulait pas compromettre sa permission. Fadila percevait avec inquiétude les efforts qu’elle faisait pour se contenir.
A l’entrée du bureau des infirmiers, le même malade faisait le pied de grue.
- Monsieur Fantoni, laissez-nous passer et n’insistez pas. Le docteur Bénol ne pourra pas vous voir aujourd’hui.
En s’écartant, il répéta sa litanie.
- Mais j’ai des choses importantes à lui dire, c’est une question de vie ou de mort. Il comprendra.
Personne ne prit la peine de lui répondre. La porte de la salle de consultation était ouverte, et les cousines s’y dirigèrent directement. La pièce ne contenait rien d’autre qu’un bureau sans tiroir, trois chaises et une armoire à dossiers fermant à clé. Sur le bureau, un ordinateur éteint. Au fond, une fenêtre d’où l’on voyait un pin parasol, et sur la droite une autre porte ouverte. De cette pièce attenante provenait un bruit de doigts tapotant sur un clavier.
Le docteur Bénol consultait un dossier dans une chemise bleue, sur laquelle était inscrit au feutre noir, d’un trait épais : « Yasmina NASRI, née le 28/5/78 ». Il lisait en diagonale les derniers feuillets.
L’homme avait une carrure imposante, il n’était ni empathique, ni sympathique.
- Bonjour, asseyez-vous dit-il sans lever la tête. Puis il vociféra en direction de la porte du fond :
- Pauline, je ne trouve pas le bon de sortie de mademoiselle Nasri.
Le tapotement s’interrompit :
- Il est dans votre casier avec les autres, Docteur. Comme d’habitude.
Il plongea un instant dans l’armoire à dossiers, d’où il sortit le document. Toujours en silence, il en vérifia le contenu avant de signer.
Yasmina ne put ni rester en place ni garder le silence. Elle se leva, et tout en déambulant dans la pièce, expliqua à Fadila :
- Tu vois, le docteur Bénol, il m’a tout de suite comprise. Lui et moi, on a la même philosophie. Il sait lire dans mes pensées, et moi dans les siennes. Hein, c’est vrai, docteur ?
-Asseyez-vous, s’il vous plaît, mademoiselle Nasri.


Puis il éleva à nouveau la voix :
- Pauline, vous avez le tampon ?
Fadila lui fit remarquer qu’il se trouvait sur le bureau.
- C’est bon, Pauline, j’ai trouvé Il tamponna et tendit le document à Yasmina.
- Voilà votre bon de sortie, mademoiselle Nasri. Et n’oubliez pas de rentrer demain avant 18 h, s’il vous plaît. Passez voir Roberto, il va vous donner votre Zyprexa pour ce soir et demain midi. Allez, à demain.
Puis il s’adressa à Fadila.
- Au revoir, mademoiselle.
Fadila était décontenancée. Elle s’attendait à ce que le psychiatre lui donne au moins quelques consignes ou précautions à suivre. Elle était la première proche à rendre visite à Yasmina. Elle imaginait qu’on allait l’interroger pour mieux connaître le contexte familial, leur vie à Bagneux. Elle aurait souhaité des explications précises sur le mal dont souffrait sa cousine. Par peur de sa réaction, elle n’osa rien demander devant elle. Mais elle bouillait. Elle lança un regard noir au médecin qui ne le remarqua pas, déjà occupé à chercher le dossier du patient suivant.
Yasmina était déjà à la porte, brandissant son bon de sortie :
- Allez, qu’est-ce que tu fous, Fad ? Cassons-nous d’ici. Salut, Doc.
Dans le bureau des infirmiers, elle récupéra son sac de sport et se dirigeait déjà vers la sortie.
- Tu m’ouvres, Roberto chéri, au lieu de me reluquer les fesses ? »
L’infirmier était une armoire à glace, imperturbable.
- Un instant, mademoiselle Nasri, vous oubliez vos médicaments, je vous les prépare.
Yasmina répondit d’un « Ouais, c’est ça ! » qui finit d’inquiéter Fadila. Elle s’apprêtait à passer 24 heures en compagnie d’une bombe à retardement, dans une ville où elle ne connaissait personne.




2.


A peine franchi le poste de garde où personne ne prit la peine de vérifier son bon de sortie, Yasmina balança dans les égouts le pilulier que Roberto lui avait préparé.
- Putain, j’ai pris cinq kilos avec ces conneries. Et encore j’en crachais la moitié. Ils sont pas près de me revoir tous ces dingos.
Fadila avait compris qu’elle ne comptait pas du tout revenir de sa permission.
- Tu ne vas pas avoir des emmerdes si tu rentres pas demain ?
- C’est une simple HDT, ils vont pas bouger pour ça. C’est ma mère qui a signé, ils l’ont reçue par fax ici. Je veux plus la voir cette salope.
Fadila avait elle-même encouragé sa tante Rachida à signer l’autorisation d’hospitalisation, mais ce n'était pas le moment d'aborder ce sujet. Dans l’état d’excitation où se trouvait Yasmina, elle pouvait rapidement devenir violente.
- Bon, qu’est-ce que tu veux faire, Yas, j’avais repéré un Kyriad pas trop cher au centre. Tu veux qu’on prenne une chambre, j’ai de quoi payer ?
- Laisse tomber, on se débrouillera, je vais t’emmener voir des potes.
Elles attendirent à l’arrêt du 16. Ce bus était peu fréquent et une troupe impatiente de visiteurs, malades et soignants s’était formée. En montant, seule une minorité de passagers s’acquitta du ticket ou présenta une carte d’abonnement. Fadila fit le geste de chercher de la monnaie dans son sac à dos, rapidement interrompu par Yasmina.
- Qu’est-ce que tu fous ? Tu vas pas payer, non ? Tu t’embourgeoises, cousine ? De toute façon, c’est la ligne de l’Ariane, il n'y a pas de contrôle ici. En plus, elle passe par Sainte-Marie, la prison et les abattoirs. C’est pas la promenade des Anglais.
Le terminus de la ligne 16 était à la gare routière, arrêt Promenade des Arts, sous l’immense dalle de béton que Fadila avait traversée deux heures plus tôt. Saisissant cette occasion, Fadila essaya d’engager une conversation plus intime avec sa cousine.
- Tu te rappelles ? C’est ici qu’on avait pris le car pour Breil.
Mais Yasmina n’était vraiment pas d’humeur nostalgique et l’évocation de ce souvenir ne lui arracha qu’un bref « ouais, ouais ». A peine descendue du bus, elle prit la direction de la place Masséna.
- Viens, il faut que je voie des potes à Notre-Dame.
La cathédrale Notre-Dame se trouvait à mi-chemin de l’avenue Jean-Médecin. L’édifice était peu fréquenté par les touristes, qui lui préféraient à juste titre l’église Russe ou les chapelles du Vieux-Nice. En revanche, le parking qu’elle cachait était le rendez-vous des toxicos ou consommateurs occasionnels de shit. Les dealers, postés par petites bandes sur les trottoirs, y approvisionnaient les clients en voiture. Ce trafic centralisé était, comme dans toutes les grandes villes, toléré par la police, qui pouvait ainsi en contrôler les débordements.
Sur la rue d’Italie, qui longeait l’église, Fadila remarqua un web café.
- On peut se poser là ? j’avais promis à Denis de lui donner des nouvelles.
- Ok. Passe-moi vingt balles, s’il te plaît. J’ai une course à faire pendant ce temps. Fais gaffe à mon sac.»

Elle parlait à voix basse et nerveusement, comme si elle était en danger. Fadila, prise au dépourvu, sortit un billet de cent euros. En plus de la monnaie qu’elle avait déjà dépensée, c’était tout l’argent qu’elle avait retiré pour assurer les frais de son séjour à Nice. C’était beaucoup, mais elle se doutait que sa cousine n'aurait pas un rond et avait prévu pour deux. Yasmina lui prit le billet des mains, et s’éloigna avant que Fadila ne puisse réagir.
- Je te rapporte la monnaie, attends-moi là ».
Méfiante, Fadila la suivit du regard. Elle comprit l'intention de Yasmina lorsque celle-ci s’approcha d'un groupe qui se tenait immobile, appuyé sur une barrière dans un coin du parking. En cette fin d’après-midi d’hiver, on le distinguait à peine. Fadila ne voyait que des ombres, mais devina instantanément qu’il s’agissait de dealers. A Bagneux, elles avaient grandi dans cette ambiance. Les bourgeois des villes voisines venaient s’approvisionner à la cité des Pervenches. Yasmina, les derniers temps, fumait et dealait aussi, avant de disparaître. Le stress de Fadila monta d’un cran. Yasmina pétée serait incontrôlable. Elle s’y attendait, mais ne pouvait rien faire pour l’en empêcher.
Lorsqu’ils reconnurent Yasmina, les gars se redressèrent et l’entourèrent immédiatement. Leur chef lui agrippa le bras. D’où elle était, Fadila ne distinguait pas ce qu’il disait. Elle surmonta sa panique et s’approcha. Elle arriva sur eux au moment où Yasmina se mit à vociférer.
- Espèce d’enculé, lâche-moi. Je te le rendrai ton sale fric, mais si tu me files deux barrettes, connard.
A ces insultes, le dealer voulut la frapper. Mais avant qu’il ne l’atteigne, Yasmina recula d'un pas et lui asséna un coup de pied dans les couilles qui le plia en deux. Elle avait de bons restes de Taekwondo. Il était accroupi, une main entre les jambes pour soulager sa douleur. De l’autre il sortit un couteau à cran d'arrêt dont il actionna immédiatement l'ouverture. Fadila lut dans son regard qu’il était capable de tuer sa cousine. Instinctivement, elle se précipita sur eux et se plaça entre lui et Yasmina. Elle parlait sans interruption, pour faire diversion.
- Non, laisse tomber, elle est pas bien. Ça va, t’as pas trop mal ? Si tu veux, je vais te rembourser, combien elle te doit ?
Dans le même temps, elle lui prit le poignet qui tenait le couteau, qu’elle fit semblant de ne pas voir, comme pour l’aider à se relever. Les deux filles s’étaient retrouvées au milieu du cercle. Les trois autres types ne savaient pas comment réagir. Ils étaient menaçants, mais décontenancés par le manège de Fadila. Ils attendaient un ordre de leur chef, qui pour l’instant tentait de retrouver sa respiration.
Yasmina, elle, n’avait plus aucune conscience du danger, et continuait à les insulter.
- C’est des péteux, Fad. Des petits Niçois de merde. Ils font dans leurs frocs.
Fadila, tout en relevant le chef de la bande, lui fit faire une rotation pour ne plus se retrouver au milieu des autres. Avec son corps elle entraîna Yasmina, toujours en furie, dans le même mouvement. A la seconde où elles se retrouvèrent à l’extérieur du cercle, elle lâcha le dealer, attrapa fermement sa cousine par le poignet et lui cria : « cours !». D’instinct, Yasmina courut, comme elles le faisaient si souvent enfants, main dans la main. Les voyous hésitèrent un moment à se lancer à leur poursuite. Les deux filles étaient sportives, ils ne pourraient pas les rattraper. Le chef leur lança :
- Je vous retrouverai, sales putes !
Yasmina, en courant, continuait de les insulter. Ses cris résonnaient dans toute la place.
- Je vais vous envoyer Dieudonné et la bande des Pervenches, il va tous vous crever !
Elle oubliait que la bande des Pervenches n’existait plus. Dieudonné avait changé de vie et était parti à la Réunion.
Dans la rue, les rares passants, effrayés par les cris, évitait la scène. Une fois hors de vue, elles se planquèrent dans une entrée d’immeuble où elles restèrent un long moment dans le noir. Yasmina, au cours de ces derniers mois, passés principalement dans la rue, avait développé une intelligence de fugitive pour échapper aux menaces de toutes sortes. Dans le silence, elles calmèrent leur respiration. Fadila retrouvait des sensations d’enfant, quand elles s’enfermaient dans le placard de Mehdi, son grand frère, pour le surprendre et lui faire peur. Yasmina, aux aguets comme un animal traqué, se concentrait sur l’instant présent. Quand elle estima que le danger était passé, elles retournèrent, par des détours compliqués, au web café où elles avaient laissé leurs sacs. La bande ne les chercherait pas aussi près. Elles choisirent un box au fond de la salle, invisible depuis l’entrée.
La pression était retombée et Fadila repensait avec aigreur à la scène qui venait de se dérouler. Yasmina, en lui prenant les cent euros pour acheter du shit, l’avait enfumée et elle lui en voulait. Sa colère prenait le pas sur la gêne qu’elle ressentait habituellement. Depuis leur dispute de la rue des Blains, elle culpabilisait de ne pas avoir su empêcher sa cousine de dériver. Les sautes d'humeur de Yasmina l'effrayaient aussi, elle n'était jamais tranquille en sa présence. Mais à cet instant, Yasmina ne lui faisait plus peur, elle était simplement sa cousine qui lui avait fait un coup de pute.
- Rends-moi mon fric, Yas.
Yasmina, surprise par ce changement de ton, lui tendit le billet qu’elle tenait, en râlant. Fadila le lui arracha d’un geste sec, puis lui tourna le dos pour consulter ses mails. Yasmina, comme dans le bureau du psy à l'hôpital, ne tenait pas en place. Elle se leva pour discuter avec le gérant du web café qu’elle connaissait. Sans la voir, Fadila l’entendait et devinait ses déplacements dans la salle. Elle n’importunait personne, mais sa constante agitation, sa voix trop forte, ses propos directs réveillaient la méfiance des clients. Ils ne la regardaient pas de peur qu’une conversation s’engage, dont ils ne pourraient se dépêtrer. Fadila mesurait les conséquences de sa maladie. Ce n’était plus la même Yasmina. En dix-huit mois, sa personnalité avait profondément changé. D’abord, elle avait eu des accès de colère, jusqu’à mettre le feu au portail de la villa des parents de Laurent. Cela pouvait encore passer pour une manifestation extrême de son esprit rebelle. A présent elle avait basculé dans une méfiance paranoïaque des événements et des gens qui l’entouraient. Elle semblait ne plus être capable de ressentir ni amour ni affection, pas même pour Fadila, sa confidente de toujours. Le monde lui était hostile, et sa cousine faisait partie de ce monde. Elle se méfiait d’elle et elle n'avait pas tort puisque l’objectif de Fadila était de la ramener à l’hôpital.
La boîte de réception de Fadila était pleine de mails inquiets. Denis bien sûr, mais aussi toute la bande de Pervenches-Stylisme, Marie-Christine et Emile, et même Fabien Ouaki, le patron de Tati et leur client principal. Rachida, la mère de Yasmina, ne savait pas se servir d'un ordinateur, mais les parents de Fadila assuraient le relais. Elle n’était pas tranquille, car Yasmina pouvait à tout moment lire dans son dos. Elle fit rapidement une réponse groupée, rassura tout le monde et prévint qu’il lui serait difficile de donner des nouvelles avant le lendemain soir, quand elle serait dans le train du retour. En l’écrivant, cette perspective lui parut lointaine et incertaine, et elle sentit remonter son angoisse. Au-dessus des écrans, sur les murs du web café étaient accrochés des tableaux, tous d'un même artiste. Des intérieurs colorés, déformés, des visages creusés, des corps très maigres. Au-dessus de Fadila, les portraits d’un jeune homme et d’une jeune fille formaient un diptyque. Ils semblaient indifférents à tout, aux visiteurs comme l’un à l’autre. Leur regard avait la même expression que celui de Yasmina. Au-dessous de l’ensemble était collé un titre, manuscrit sur une étiquette blanche d’écolier : « La vérité nue ».
Revenant à son écran, Fadila consulta le courrier de Pervenches-Stylisme qui s’accumulait. Marie-Christine avait promis de prendre le relais pour les tâches administratives, mais elle était trop occupée à finir le lot de cinquante robes de mariées, à livrer pour vendredi chez Tati. En plus des deux couturières habituelles, elles avaient dû embaucher une intérimaire, et il fallait gérer tout ce petit monde. Le voyage de Fadila tombait mal, mais tant pis, les fournisseurs attendraient leurs paiements et les clients leurs devis. Elle rattraperait le retard à son retour, en y consacrant le week-end s'il le fallait.
Yasmina n’eut pas la patience d’attendre plus longtemps. Elle était de plus en plus agitée.
- Bon, moi je me casse.
Elle prit son sac de sport et disparut dans la rue. Fadila hésita à la suivre. C’était si simple, elle pourrait passer une soirée détendue, flânerait dans Nice. Personne ne lui reprocherait d’avoir perdu sa trace. Mais par réflexe elle se leva, paya rapidement, prit son sac à dos et la suivit. Elle se sentait toujours responsable, parfois contre sa volonté. De parents égocentriques, elle avait acquis assez tôt une autonomie qui expliquait son caractère. Elle avait deux sœurs jumelles bien plus jeunes qu'elle, dont elle s'occupait régulièrement, et son frère aîné était parti au Canada pour ses études. Elle avait vécu une adolescence solitaire et la personne dont elle se sentait la plus proche était alors Yasmina.
Au moment où elle sortit du web café, elle vit sa cousine au coin de l’avenue Jean-Médecin. Elle traversait le parvis de l’église Notre-Dame et remontait vers le nord. Fadila la rattrapa au niveau du pont de chemin de fer, sous lequel Yasmina s’était arrêtée pour discuter avec deux zonards, tempes rasées, queue de cheval et pantalons treillis. Trois chiens pelés dormaient à leurs pieds. Quand Fadila arriva à leur niveau, Yasmina s’énerva. Son état empirait, son attitude était nettement hostile.
- Qu’est-ce que t’as à me suivre comme ça. Tu vas pas me coller toute la soirée ?
Fadila ne se laissa pas faire et rétorqua :
- Je te signale que c’est toi qui m'as demandé de descendre. Sans moi, tu ne serais pas sortie de l’hosto.
- C’est vous, toi et la famille, qui m’y avez foutue. Mais je retournerai pas avec ces dingues. C’est les produits qui m’ont rendue comme ça. J’ai pris cinq kilos, je bavais. Heureusement que je les ai recrachés, leurs cachets de merde. Je sais ce que j’ai, je gère.
Elle échangea, avec le routard, une boulette de shit contre une poignée de pièces qu'elle avait extraites de ses poches. Elle roula un joint et l'alluma, puis, sans saluer, reprit son chemin sur le boulevard Malausséna. Elle ne cessait de parler, ses propos devenaient incohérents. Fadila la suivait à quelques pas. Elle avait déjà remarqué, lorsqu’elle allait la récupérer avec l’aide de Denis dans les rues de Paris, que le hasch avait un effet très rapide sur son comportement. Le boulevard, animé dans la journée, était à cette heure-ci peu fréquenté. Les boutiques avaient fermé et les passants ne s’y attardaient pas. La voix de Yasmina portait loin.
- Tu sais très bien tout ce que j’ai subi … Tu es comme les autres, vous êtes tous complices … Il n'y a que Laurent qui peut me comprendre … Ils l’empêchent de me voir, mais je le retrouverai … Il m’aime, il me l’a dit.
Fadila ne répondait pas, mais les paroles de sa cousine, qu’elle ne comprenait que par bribes, l’intriguaient. Elle tenta d’en savoir plus.
- De quoi tu parles ? Qu’est-ce que je sais ? De quoi je suis complice ? Yas, on s’est toujours tout dit.
- Ouais, ouais, c’est ça, c’est ça ! Arrête de faire semblant. Tu veux me ramener à l’hôpital pour pas que je parle, c’est pour ça que tu me colles, j’ai bien compris. Tu crois que je vous ai pas vus comploter, avec Bénol ?
Un peu avant la place de la Libération, elles traversèrent les jardins de la Villa Thiole. Peu éclairé, le lieu se transformait, la nuit tombée, en un repère de shootés. Une fille, recroquevillée sur un banc, très pâle à la lumière d’un réverbère, reconnut Yasmina et l’interpella :
- Yas, qu’est-ce que tu foutais, ça fait des semaines qu’on t’a pas vue ?
- Je me suis fait embarquée par les keufs, m’ont foutue à Sainte-Marie.
- Putain, les enculés ! Dis, t’as pas cinquante balles ? Si j’en ai pas ce soir, je vais mourir. Je sens que ça monte. Rachid veut plus m’avancer un gramme. Et je peux même pas tapiner, j’ai mes anglaises.
- T’es un déchet, Caro ! J’ai pas un rond. Va à Saint-Roch, ils te fileront du Subutex.
- Ouais, c’est ça ! Je suis mineure, tu sais bien, ils me renverront direct chez mes sales cons de vieux.
- C’est ce qui peut t’arriver de mieux, la rue c’est pas fait pour toi.
Fadila était très étonnée des paroles sensées de Yasmina, alors qu’un quart d’heure plus tôt, elle débitait son refrain parano. Ça montrait aussi qu’elle n’avait pas touché à l’héro.
La fille était sur le point de craquer. Yasmina enfonça le clou :
- Viens, on t’emmène. Il n'y a personne de la bande, ici. Il reste plus que les pervers, tu vas te faire emmerder. Rappelle-toi ce qui t’es arrivé cet été.
Cette évocation persuada la fille. Elle tenta de se lever seule, mais n’y parvint pas. Les deux cousines l’attrapèrent, chacune par un bras pour l’aider. Caro regarda Fadila d’un air interrogateur et méfiant. Yasmina la tranquillisa :
- C’est ma petite cousine de Bagneux. Elle est clean.
Caro tenait difficilement sur ses jambes. Elle tremblait, comme anémiée. Fadila demanda :
- C’est loin l’hôpital Saint-Roch ?
- Près de la gare routière, derrière le lycée Masséna.
- Elle y arrivera jamais à pied, il y a un bus ?
- C’est trop tard pour le 22, mais on peut choper le Noctambus à Roland-Garros.
Il y avait cinq cents mètres jusqu’à l’arrêt. Pour tromper la douleur du manque qui commençait à l’attaquer, Caro demanda à Yasmina de raconter son histoire avec les flics.
- C’est ces salopes du foyer qui les ont appelés, elles m’ont pris la tête parce que je fumais un joint à la fenêtre.
- Aux Yuccas ? Rien que pour ça y t’ont foutue à Sainte-Marie, ces enculés ?
- Je me suis un peu énervée, aussi. En plus il y avait Le Pen qui me parlait à la télé, et c’était pas la première fois. Alors j’ai balancé leur putain de télé par la fenêtre.
L'évocation arracha un sourire à sa copine.
- T’es vraiment trop, Yas. Putain, j’aurais voulu assister à ça.
Fadila était abasourdie. C’était la première fois qu’elle entendait Yasmina raconter une hallucination. Elle prenait conscience qu’elle était vraiment malade.
Elles mirent plus d’une demi-heure pour rejoindre l’arrêt de bus, et attendirent autant de temps le Noctambus. Caroline était livide. Allongée sous l’abribus, elle claquait des dents. Fadila la couvrit d’un pull qu’elle avait apporté dans son sac à dos. Yasmina avait roulé son troisième joint et le fumait en profondes aspirations. Elle tournait autour de l’abribus en psalmodiant des propos incompréhensibles. Fadila était épuisée, elle était levée depuis cinq heures du matin, avait passé six heures dans le train, parcouru des kilomètres à pied dans Nice en portant son sac à dos, s’était bagarrée avec des dealers. Il était près de 22 h, elle traînait avec deux paumées, dont une en manque et l’autre en plein délire, et n’avait aucune idée de l’endroit où elle allait dormir. Sa fatigue était si intense qu’elle prenait le pas sur son stress. L’état de Caroline ne l’affolait pas, et le délire de Yasmina ne l'impressionnait plus. Elle portait un regard sur les événements comme si elle en était extérieure.
Enfin le bus arriva. Fadila porta Caroline sur son dos et l’installa sur le premier fauteuil, sous le regard inquiet du chauffeur. Elle resta debout près d’elle pour la maintenir. Au bout de quelques instants, Caroline appuya sa tête contre le ventre de Fadila, qui l’entoura de ses bras et la berça doucement. Ça soulagea un peu sa douleur. Yasmina, assise derrière elles, s'était tue et fixait par la fenêtre les lampadaires qui défilaient. Ses pupilles dilatées sautaient de l’un à l’autre, sur un rythme saccadé. Les rares passagers paraissaient indifférents à ce spectacle, habitués aux jeunes routards qui, l’été, essaimaient les rues de la ville.
Le Noctambus les arrêta devant l’hôpital Saint-Roch. Le conducteur leur laissa du temps, il n’était pas fâché de les voir descendre. Il arrivait que des toxicos s’endorment et restent jusqu’au terminus. Dans ce cas il fallait appeler la police, et attendre. Ces soirs-là, il n’était pas chez lui avant deux heures du matin.
Yasmina resta avec les sacs sur un banc du boulevard Dubouchage, elle se méfiait des urgences psychiatriques auxquelles elle avait déjà eu à faire. Fadila traîna Caroline jusqu’à la salle d’attente et s’avança vers l’accueil, dans la file qui patientait sous le panneau « CSAPA » de l'unité d'addictologie. Cinq personnes la précédaient, les dossiers étaient longs à remplir. Il y aurait de l’attente. Au bout de dix minutes, Caroline s’écroula et se mit à convulser sur le carrelage. Alertés par la secrétaire, des infirmiers l’emmenèrent sur un chariot. Fadila récupéra le sac de Caroline, fouilla et trouva son passeport. Sur la photo, elle était encore enfant. Fadila se remit dans la file où deux nouvelles personnes s’étaient collées, ce qui prolongerait l'attente. Une fille, sortant d’un couloir, en blouse bleue et sandales, s’approcha de la machine à café. Dépourvue d’argent, elle cherchait dans la salle qui pourrait bien l’aider. Seule Fadila ne détourna pas le regard. Alors la fille s’approcha d’elle et tendit la main sans dire un mot. Fadila lui donna une pièce de cinquante centimes. La fille partit se servir un chocolat et revint vers Fadila :
- Dieu te bénisse.
Fadila répondit « merci », alors la fille enchaîna sur un délire mystique :
- Tu crois en Dieu ?
- Euh, non.
- Tout le monde croit en Dieu. Même le diable croit en Dieu, puisque il veut le détruire.
- Ah !
- Et quand Jésus reviendra, ça sera l'hécatombe, le sang va couler, l'océan sera rouge.
- …
- Il y a trois ciels, le premier c'est les nuages, le deuxième les étoiles, mais le troisième, le troisième, personne ne l'atteindra. Pourquoi tu crois que les scientifiques ils lancent des fusées. Mais ils n'y arriveront pas, au troisième ciel. Non, non, non ! »
Le monologue continua ainsi jusqu’à ce que Fadila atteigne le comptoir. La secrétaire intervint :
- Nathalie, s’il te plaît, laisse-nous travailler. Tu sais bien que tu ne dois pas rester ici. Retourne dans l’unité, ils vont te chercher. La fille s’éloigna.
Fadila ne sut répondre à aucune des questions sur Caroline, que lui posait la secrétaire médicale. « Est-ce la bonne adresse qui est indiquée sur la carte d’identité ? A-t-elle une couverture CMU ? … » Elle se contenta des « je ne sais pas » de Fadila. Une fois les démarches terminées, elle voulut dire au revoir à Caroline. Elle l’aperçut de loin, sur un brancard dans le couloir des urgences. On ne l’autorisa pas à rentrer, alors elle essaya d’attirer son attention en l’appelant sans élever la voix. Caroline ne répondit pas, elle semblait avoir perdu conscience. Fadila s’en inquiéta auprès du premier infirmier qui passa dans le couloir. Il s’approcha du brancard et consulta la pancarte qui y était accrochée. Il revint vers Fadila :
- Ne vous inquiétez pas, on l’a mise sous sédatif. Elle dort. Vous pouvez rentrer tranquillement chez vous.
Fadila sourit de l'ironie involontaire de ce conseil, remercia l'infirmier et partit. Elle retrouva Yasmina près du banc, elle parlait avec deux types sur un scooter. Ils s’étaient arrêtés sans enlever leur casque. Ils voulaient l’emmener en lui promettant « de la troncher par tous les côtés ». De plus en plus défoncée, elle leur répondait que « ce n’était pas avec leurs petites bites qu’ils arriveraient à grand-chose ». Ils riaient et s’excitaient mutuellement. Fadila s’interposa et menaça d’aller chercher les flics s’ils ne se cassaient pas immédiatement. Le regard qu’elle leur lança les dissuada, ainsi que la proximité du commissariat de la rue Foch. Les gars repartirent en les traitant de sales putes. Fadila se retourna vers sa cousine.
- Tu pouvais pas fermer ta gueule au lieu de les provoquer !
- J’ai peur de rien. Je sais ce que c’est la rue, moi.
Fadila évita d’entrer dans une discussion sans fin :
- Bon, ok. Maintenant, on va chercher un hôtel, faut que je dorme, je suis morte, Yas.
- Vas-y, moi je vais me débrouiller.
- Pas question de se séparer, pourquoi tu veux pas aller à l’hôtel ?
- J’aime pas, c’est dangereux, on peut t’enfermer, te séquestrer.
- Mais je serai là.
- Ouais, ouais, tu veux me surveiller, c’est ça ? Lâche-moi un peu, tu veux ?
Elle repartait dans son délire paranoïaque. Ajoutant le geste à la parole, elle prit son sac et s’éloigna. Fadila lui emboîta le pas, une fois de plus. Elle reprit d’un ton plus doux pour éviter de la braquer.
- Bon, je suis d’accord, allons ailleurs. En plus je suis fauchée. Tu as une idée ?
- On va chez Audrey, c’est une nana de l’assoce qui vient nous voir au foyer pour la réinsertion et tout ça. On est devenues potes.






3.


Audrey habitait dans le centre, rue Hancy. Les deux cousines s'y rendirent à pied. C’était un immeuble ancien, sans luxe mais aux larges volumes. Le sol des parties communes, comme celui des appartements, était couvert de tomettes rouges hexagonales. Aucun ascenseur ajouté ne venait couper la perspective de la rampe d'escalier en bois et fer forgé, sur six étages. Les marches, creusées en leur milieu par l’usure, grinçaient sous les pieds. Abondamment enduites de cire, elles étaient glissantes et les résidents avertis les descendaient avec prudence. Audrey logeait au deuxième étage. Arrivée sur le palier, Yasmina tendit l’oreille pour vérifier sa présence. Des bruits de conversations et de télévision résonnaient dans un puits de lumière, sans qu'on puisse déterminer de quels appartements ils provenaient. Yasmina appuya sur la sonnette, un ding-dong de cabinet dentaire tinta fortement, faisant cesser les conversations, y compris celles des voisins.
Des pas se rapprochèrent. Après que l’œilleton fut manipulé, un battant de la double porte s’ouvrit. Audrey avait un visage bienveillant. Ses cheveux blonds ondulaient jusqu’au milieu du dos. Elle leur offrit un large sourire, mais Fadila perçut une appréhension dans son regard.
- Bonsoir Yasmina, je ne savais pas que tu étais sortie.
- Salut. Ouais, aujourd’hui.
Elle indiqua Fadila du regard.
- C’est ma cousine qui est venue me chercher.
- Ah, c’est toi Fadila ? Yasmina nous parle souvent de toi.
- Ah bon ?
- Oui. Elle nous a raconté l’histoire de ta boîte de stylisme, et comment tu es une vraie chef d’entreprise. Bon, entrez ! Nico et Valérie sont là.
Fadila était étonnée que Yasmina ait parlé de Pervenches-Stylisme. Ensemble, elles ne le faisaient jamais.
Elles suivirent Audrey dans l’appartement, grand et vétuste. Un couloir en L desservait trois pièces, hautes de plafond. Les peintures étaient défraîchies, les meubles disparates, de nombreuses tomettes fendues. Des tableaux, dessins, objets kitsch ou exotiques donnaient de la personnalité à l’ensemble. Au bout du couloir, une minuscule salle de bain côtoyait une cuisine spacieuse où les trois occupants des lieux étaient en train de dîner. Le repas se prolongeait, ils fêtaient l’anniversaire de Nicolas. Deux bouteilles de vin rouge avaient été vidées avec le plat principal, un poulet basquaise. Il restait du mousseux et de la charlotte aux fraises. Le cendrier était plein, l’air saturé de fumée. Quand ils virent Yasmina, comme l'avait fait Audrey ses deux colocataires se crispèrent. Ils connaissaient son agressivité lorsqu’elle était en crise. Ils firent attention à ne prononcer aucune parole qui pût la vexer, même en plaisantant. Toute discussion, aussi anodine soit-elle, pouvait dégénérer. Audrey avait eu connaissance de l'incident au foyer et l’avait raconté à ses amis. Ils avaient peur d’elle, et Yasmina s'en aperçut, ce qui aggrava son agitation. Fadila se demandait comment sa cousine faisait pour rester constamment sur le qui-vive, sans être épuisée. Une conversation forcée s'engagea entre Fadila et les autres, pendant que Yasmina marchait dans la pièce. Au bout de quelques minutes, elle les interrompit.
- Quoi, qu’est-ce vous avez à être coincés comme ça ? Je vous fais peur ?
Audrey tenta de l’apaiser et de détendre l’atmosphère.
- Non, non, pas du tout. Tu veux de la charlotte ? C’est moi qui l’ai faite.
- Ouais, ouais, arrête avec ta charlotte, tu m’auras pas.
Audrey, en habituée des cas difficiles, tenta de ne pas trop céder et répliqua d’un ton sec.
- Bon, si tu en veux, tu en prends. Si t’en veux pas, tant pis pour toi !
Puis elle tendit le plat à Fadila. Il n’eut pas le temps d’arriver jusqu’à elle. Yasmina d’un coup sec l’envoya valdinguer. L’assiette explosa sur la table, renversant le mousseux sur Nicolas.
- Ouais, ouais, je vois très bien ce que vous manigancez, je suis pas conne. Alors arrêtez, ça va, ça va !
Elle partit vers le salon, rallumant un bout de joint qu’elle avait sorti de la poche de son survêtement. Dans la cuisine, il y eut un moment de flottement. Personne ne parlait. Audrey et ses amis ramassaient les débris avec des gestes gauches. Ils étaient préoccupés, ils redoutaient la suite. Fadila avait honte de sa cousine devant ces gens qui ne lui voulaient que du bien. Ils n'avaient pas à subir ses crises. Elle réfléchissait intensément. Ils n’arriveraient pas à calmer, ni à la persuader de retourner à Sainte-Marie. Elle ne voyait qu’une solution, demander de l’aide, appeler l'hôpital. C’était la première fois qu’elle était réellement confrontée à cette situation. A Paris, elle allait quelquefois récupérer Yasmina dans la rue, shootée mais peu agressive. C'est le SAMU social qui la prévenait et ensemble ils arrivaient à la convaincre de rentrer à Bagneux. Mais là, les symptômes étaient plus sérieux. Fadila sentait qu’elle pouvait compter sur Audrey, mais c’était à elle de prendre l'initiative. Elle ne voulait pas la laisser se faire une ennemie de Yasmina. Dans le salon, Yasmina avait mis un CD de Jimmy Cliff à fond. Les basses faisaient trembler la cloison. Fadila en profita pour parler à Audrey, Yasmina ne pouvait pas les entendre.
- Voilà ce qu’on va faire. Tu vas appeler les urgences psy de Saint-Roch, pour qu’ils envoient une ambulance. Pendant ce temps je vais lui parler.
- Ok.
Fadila s’avança dans le couloir. Elle retrouvait l’état d’esprit de la longue marche qui l'avait conduite de la gare à l’hôpital, le matin même. Un mélange d’angoisse et de détermination. Quand elle entra dans le salon, Yasmina tournait autour d’un tas de jaquettes de CD. Piqués au hasard dans la discothèque d'Audrey, elle les amassait là, après les avoir vidées de leur contenu. Elle tirait de grandes bouffées d’un nouveau joint, plus gros que les précédents. Fadila baissa le volume de la musique et s’assit sur un tabouret, évitant le canapé en mousse qui l'aurait placée dans une position inférieure. Elle ne savait comment amorcer la conversation, il fallait le faire avec une extrême prudence.
- Tu n’as pas l’air bien, Yas. Tu veux qu’on parle ?
- Qu’on parle de quoi ? De tous les coups de pute que tu m’as faits ?
- Non, de tes angoisses, de tes idées noires. Tout à l’heure, avec Nathalie, tu disais que Le Pen te parlait personnellement, à la télé.
- Ouais, ouais, t’occupe pas de ça, c’est mon problème. Je gère.
- Et est-ce que tu te sens mieux avec les médocs ? Ça t’aide ?
- Je te vois venir. Ça y est, je te vois venir. Tu parles, c’est tous leurs médocs qui me rendent malade. Moi, je sais très bien me soigner avec le hasch.
En parlant, elle tournait toujours autour du tas, y ajoutant les cendres incandescentes de son joint.
- Je m’en fous que tu prennes ou pas leurs médocs. Ce que je vois, c’est que tu n’es plus la même quand tu fumes, Yas. Je te reconnais plus.
Yasmina s’arrêta de tourner, et pour la première fois fixa Fadila droit dans les yeux.
- Tu me reconnais pas, tu me reconnais pas ! Mais est-ce que tu sais qui je suis vraiment, d’abord ?
- Qu’est-ce que tu veux dire ? Vas-y, déballe ce que tu as sur le cœur.
- Non, ça va, ça va, laisse-moi tranquille.
Elle reprit sa rotation.
- Ah non, Yas. Faut tout déballer, maintenant ! Tu fais chier.
Cette fois-ci, elle s’arrêta pour de bon et se pencha vers Fadila. Son regard était fixe, sans clignements, son visage crispé, et les muscles de son cou tendus.
- Tu ferais mieux de demander à ton père, Fad, il pourra te répondre, lui.
- Qu’est-ce que tu racontes, qu’est-ce que mon père vient faire là-dedans ?
- Eh ben, réfléchis, madame la super intelligente. Tu t’es jamais demandé pourquoi je me suis jamais entendue avec ton vieux.
En effet, les relations entre son père Mounir et Yasmina avaient toujours été difficiles. Fadila se souvenait d’un repas familial où cela avait tourné au drame. Ça datait de trois ou quatre ans, bien avant l’histoire de Laurent. Yasmina avait quitté la table en pleurs, après une dispute avec Mounir, à propos d’une tarte mal coupée. Fadila avait trouvé la réaction de sa cousine disproportionnée, mais était allée la consoler.
Pour elle, cette animosité découlait d'un conflit de générations. Par facilité, elle n’avait jamais cherché d’autre explication. Mais à présent, l’évocation de cette inimitié par une Yasmina en crise, si loin de Bagneux, ne laissait rien présager de bon. Fadila se préparait à des révélations douloureuses, son ventre se nouait. Les mots de Yasmina allaient libérer des impressions longtemps refoulées, et inconsciemment elle anticipait le choc. Elle attendait la suite, les battements de son cœur faisaient trembler la peau de son cou. Malgré son état délirant et la quantité de cannabis qu’elle avait inhalée, Yasmina hésitait encore. Elle s’était tue depuis si longtemps que son cerveau ne savait comment formuler la chose. Mais cette fois, ce fut Fadila qui explosa. Elle attrapa Yasmina par le bras, stoppant net son agitation, et la projeta sur le canapé.
- Mais putain, Yas, parle ! Tu fais chier, parle !
Yasmina resta un instant immobile, impressionnée par les cris de sa cousine. Puis elle se mit à parler. Les mots s’évacuaient dans un débit rapide et nerveux.
- Tu te souviens quand mon père s’est barré au bled, ce salaud ? Ma mère était complètement dépressive, alors je venais dormir chez vous, souvent. On avait huit ans, tes sœurs jumelles n’étaient pas encore nées. Et Mehdi était là, il était pas encore parti au Canada. Eh ben c’est à cette époque-là que ça a commencé ...
Fadila ne disait rien. Tout son corps engageait Yasmina à continuer.
- La première fois, ça s'est passé dans ton putain de couloir, près de la porte d'entrée, dans l’angle où c'est toujours sombre. Il m'a prise dans ses bras, genre pour me consoler. Au début franchement, ça m'a plu. Mon père ne me faisait jamais ça, ma mère ne me calculait plus, chez moi j’avais l’impression d’être transparente. Ton salaud de père s’est mis à me serrer de plus en plus fort, et puis à se frotter. On était gamines, j’avais le torse au niveau de sa bite. Alors, il frottait sa bite contre mon torse. Pendant ce temps-là, en s’excitant, il pleurait vraiment, ce pervers. Il gémissait « ma pauvre petite, ma pauvre petite, t’inquiète pas, on est là ».
Ça a continué. Chaque fois que je venais chez toi c’était le même cirque. Il s’arrangeait toujours pour me croiser quand je sortais de la salle de bains ou des chiottes, et ça recommençait, toujours dans ce même coin de couloir.
Yasmina avait un sourire cynique, comme si tout ce qu’elle disait n’avait à présent plus d’importance.
Fadila était sidérée. Mille pensées et souvenirs se télescopaient dans son esprit. Elle ne savait pas quoi dire, ni quelle attitude prendre. Après un long moment , elle ne parvint qu'à prononcer quelques mots, maladroits.
- Mais pourquoi tu m’en as pas parlé ?
Yasmina se leva d’un bond.
- T’es conne ou quoi ? On avait huit ans, je te rappelle.
Elle se remit à tirer sur son joint et tourner autour du tas de CD. Fadila restait prostrée sur le tabouret, elle remontait mentalement à cette époque. Ses souvenirs étaient intacts, y compris le souvenir de ses sentiments. Le malaise qu’elle ressentait alors, sourd, prégnant, dont à l’époque elle ne connaissait ni ne cherchait la raison, trouvait aujourd’hui une explication. Après quelques secondes de silence qui parurent des heures, Yasmina reprit d’une voix saccadée.
- J’avais la honte, Il m’a foutu la honte ton père. Je comprenais que c’était mal. Mais je voulais pas lui montrer que je comprenais, c’était comme me salir encore plus. Alors comme une conne, je continuais à passer seule dans ce couloir, comme si de rien n’était. Et une fois sur deux, il me coinçait pour se frotter.
Elle s’arrêta de tourner, se planta devant sa cousine.
- Tu me crois, Fadila ?
Malgré l’intuition profonde que Yasmina disait la vérité, le corps de Fadila résistait. Les scènes que sa cousine avait décrites ne pouvaient pas s’imprimer en quelques minutes. Elle n’avait jamais vu son père entièrement nu. Adolescente, quand involontairement elle l’imaginait, elle était horrifiée par ses propres pensées. Devant la crudité des images qui déferlaient, elle ne pouvait rien exprimer.
- Putain, tu me crois pas, je le savais ! Tu me prends pour une dingue ! Faut pas toucher à son petit papa chéri. Tu penses qu’à une chose, c’est comment faire pour me ramener à l’hosto. Ça, jamais, tu comprends, jamais !
Elle était à nouveau très agitée. Elle avait abandonné le tas de CD et désormais longeait les murs de la pièce au plus près.
Son regard tomba sur un sabre de collection accroché au-dessus du canapé. Audrey, passionnée de culture japonaise, l'avait commandé sur Internet. Yasmina le décrocha, dégagea la lame de son fourreau, et se mit à l’agiter dangereusement.
Instantanément, Fadila se leva. L’instinct de conservation laissait au second plan toutes ses autres pensées. Elle puisa dans sa connaissance du Taekwondo pour faire baisser son rythme cardiaque et retrouver son calme. Elle savait qu’amorcer un geste de défense ne ferait qu’exciter Yasmina. Elle réussit à conserver l’attitude de quelqu’un qui ne se sentait aucunement menacé, comme si ce sabre était un jouet et sa lame en plastique. Les arabesques que Yasmina traçait dans l’air lui évoquèrent un souvenir. Elle se contraint à parler doucement, lentement, sur un ton de complicité.
- Tu te rappelles à Breil quand on dormait à la belle étoile avec les garçons. On était scotchés par la Voie lactée. Et puis il y avait toutes ces lucioles fluorescentes qui tournoyaient au-dessus de nos têtes. On les prenait pour des étoiles filantes. On n'en avait jamais vues, faut dire ! On s’était marrés pendant deux jours. Tu te souviens ?
Yasmina ne répondit pas, mais ce souvenir eut le pouvoir de l'apaiser. Il évoqua à son esprit délirant une sorte de rituel du feu. Elle cessa de gesticuler et s’agenouilla devant le tas qu’elle avait continué d'approvisionner de divers objets. Elle plaqua le sabre contre sa poitrine, et resta ainsi prostrée, balançant son corps d'avant en arrière.
Fadila rassemblait ses pensées pour gérer la suite des événements. Dans le couloir, Audrey, Nico et Valérie, qui n’avaient rien perdu de la conversation, retenaient leur respiration. La nuit était avancée, les bruits de la rue et du voisinage avait cessé. Le CD arriva à son terme et la musique se tut.


Après une minute de ce silence absolu, rare dans les quartiers du centre, la porte de l’immeuble, deux étages plus bas, claqua. Les pas de deux hommes résonnèrent dans le hall, puis dans l’escalier. Yasmina ne se méfia pas, mais Fadila comprit qu’il s’agissait des secours. Audrey, qui surveillait leur arrivée, ouvrit la porte de l’appartement avant que la sonnette ne retentisse. Quelques secondes plus tard, deux jeunes pompiers en uniforme entrèrent dans le salon, l’un derrière l’autre. Fadila fut surprise qu’il ne s’agisse pas d’une équipe médicale. En une fraction de seconde, Yasmina se redressa et son visage se transforma. Un sourire l’éclairait, faisant comme par magie disparaître les stigmates du délire. Elle trouva instinctivement les mots pour donner le change.
- Salut les beaux gosses ! Vous êtes sans doute là parce qu’on fait du bruit. Les voisins vous ont appelés, c’est ça ? On est désolés pour ce malentendu, vraiment. Ça fait une éternité que je n’avais pas vu mes amis, et on était vraiment contents de se retrouver.
Ces paroles auraient paru crédibles si Yasmina ne s’était pas recluse dans la partie la plus reculée de la pièce, sabre à la main. Elle avait jeté son joint dans le monticule, où le tabac incandescent s’était répandu. Le feu commençait à prendre, prêt à embraser le tas et attaquer le tapis de laine. Déjà l’odeur âcre du plastique brûlé dominait les senteurs de shit. Les deux pompiers jaugèrent la situation en un coup d’œil, et tout en répondant à Yasmina sur un ton bienveillant, ils évacuèrent Fadila de la pièce, piétinèrent le feu avec leurs bottes, ouvrirent la fenêtre et allumèrent un ventilateur qui se trouvait là. Ils effectuèrent tous ces gestes sans quitter Yasmina des yeux, et sans s’approcher d’elle à moins de deux mètres. La fumée fut rapidement dissipée, et les deux pompiers engagèrent la conversation avec Yasmina. Pour obtenir qu’elle pose ou leur remette le sabre, ils adoptaient un ton amical et complice. Mais ils n’étaient pas formés à dialoguer avec une schizophrène en crise et leur discours sonnait faux. Yasmina dominait la situation, son attention était intacte. Ils ne lui feraient pas baisser la garde. Fadila, qui du couloir écoutait la conversation, se souvenait que le docteur Bénol ne s’était jamais départi d’une autorité distante avec Yasmina. Un psy ou des infirmiers chevronnés auraient pu la faire céder. Mais à Saint-Roch, on avait répondu à Audrey que les urgences psy ne disposaient pas d’équipe mobile, et conseillé d’appeler la police ou les pompiers. Elle avait choisi les pompiers.


Yasmina leur racontait sa vie avec de nombreux détails. Désormais, ils connaissaient tout de Laurent, savaient qu'on les empêchait de se voir. Elle leur expliqua que, par télépathie, elle vivait tous ses faits et gestes.
- Je suis dans sa tête, j’habite en lui. Il m’attend et en même temps il sait que je suis là.
Au bout de longues palabres délirantes, la situation n’avait pas avancé. Yasmina résistait à la fatigue aussi bien qu’aux intimidations. Le plus âgé des deux pompiers sortit de la pièce.
- Il y a quelqu’un de sa famille, ici ?
Fadila s’avança.
- Je suis sa cousine.
- Suivez-moi, s’il vous plaît.
Il l’emmena sur le palier, et tira la porte pour s’assurer que Yasmina ne pourrait pas les entendre.
- Voilà, on ne peut rien faire de plus. Nous ne sommes pas autorisés à contraindre les gens de nous suivre. Seule la police peut faire ça. Je vais devoir l'appeler, c’est la procédure.
Fadila aurait voulu éviter la police, mais elle s’y résigna. Elle ne pouvait plus reculer. Si les pompiers partaient et les laissaient seuls avec Yasmina, ça serait infernal. Elle leur ferait payer leur trahison, et Fadila ne voulait pas mettre en danger Audrey et ses colocataires.
- D’accord, mais je vous demande de rester jusqu’à l’arrivée des flics.
- Oui, bien sûr. Ne vous inquiétez pas.
Aussitôt, il prit son talkie-walkie et expliqua la situation au central qui se chargerait d’appeler la police. Ensuite, il passa de longues minutes à remplir un formulaire d’intervention. Il interrogea surtout Audrey, « l’occupante des lieux ». Il nota l’histoire du feu qui commençait à se propager, et indiqua sans donner son nom « qu’une des personnes présentes était agitée et menaçante », ce qui justifiait la demande d'intervention de la police. Fadila signa sans oser imposer plus de précisions, qui auraient pu faciliter l'intervention des policiers. Elle leur expliquerait elle-même l'état de Yasmina, et les engagerait à la ramener à l'hôpital.
Une demi-heure passa avant que les policiers n’arrivent. Les deux pompiers se relayaient dans le salon pour subir la logorrhée de Yasmina. Leur seul souci était qu’elle ne provoque pas un nouvel incendie. Quand enfin la brigade de nuit du commissariat se présenta, les pompiers ne s’attardèrent pas. A l’allure hostile des policiers, deux hommes et une femme, Fadila eut l’intuition qu’ils ne sauraient pas gérer la situation. Leur chef prit la parole après une rapide lecture du rapport des pompiers. Il voulait s'adresser à la locataire principale de l'appartement.
- Qui est Audrey Martin ?
Elle se désigna en levant la main, comme à l'école.
- Où est la personne menaçante ?
Elle lui indiqua le salon.
Yasmina était toujours très tonique, son langage était clair. Il fallait être expérimenté pour comprendre qu’elle était en plein épisode délirant. Elle eut l’intelligence de poser le sabre avant que les policiers n’entrent. Tous ses sens étaient en éveil pour ne pas être prise au piège. Coûte que coûte, elle ne se laisserait pas ramener à Sainte-Marie. Contrairement aux pompiers, les policiers n’hésiteraient pas à employer la force, et dans ce cas elle n’avait aucune chance. Alors, dès qu'elle les vit, elle prit les devants.
- Messieurs, je suis désolée pour tous les ennuis qu’on a pu provoquer. On a eu une dispute familiale, on avait tous trop bu, trop fumé, ça s’est envenimé.
Tout dans l’appartement corroborait ses dires : les cendriers pleins et l’atmosphère enfumée, les bouteilles vides, le désordre. L’allure baba-cool d'Audrey et de ses colocataires, les traits tirés et les tenues « banlieue » des deux cousines finirent de convaincre les policiers qu’ils se trouvaient chez des jeunes « branleurs ». Yasmina, qui les sentait ferrés, ajouta :
- Voilà ce que je vous propose. Je vais quitter les lieux, comme ça vous serez sûrs que ça ne recommence pas.


Les policiers décidèrent de séparer le groupe. Suivant leurs instructions, Audrey et ses amis rejoignirent leurs chambres, et Fadila la cuisine. Le chef de brigade engagea un dialogue avec Yasmina, ses questions étaient surtout administratives : identité, âge, domicile, ... Fadila sentait la situation lui échapper. Si les flics laissaient Yasmina dans la nature sans la ramener à l’hôpital, les événements de la soirée ne feraient que démultiplier son délire.
La discussion s'éternisait, Fadila entendait sans comprendre toutes les paroles, souvent couvertes par le crachotement du talkie-walkie. Engourdie par la fatigue et le mal de tête, elle entra dans un état de semi-conscience. Des souvenirs d’enfance envahirent ses pensées, défilant en accéléré : Yasmina venant dormir à la maison ; Yasmina à table avec Mehdi et ses parents ; Yasmina et elle discutant très tard, en cachette sous les draps. Dans aucun de ces flashes elle ne voyait son père adresser directement la parole à Yasmina. Et puis, une image refoulée refit surface. Elle tournoyait comme sur un carrousel, à chaque tour Fadila la voyait plus clairement, de subliminale elle devenait consciente.


La scène se passe dans l’appartement de Bagneux, elle a huit ans et elle se voit déambuler dans le décor de son enfance. Elle se rend de sa chambre à la cuisine. Pour cela, elle s’engage dans le couloir, Il n’est pas éclairé mais elle pourrait s’y diriger les yeux fermés. Elle n’allume pas, c’est son habitude enfantine pour se faire une courte frayeur avant de retrouver la lumière rassurante des autres pièces. Elle avance de quelques pas, la porte de la cuisine est à sa gauche, elle s’apprête à y pénétrer. Dans le mouvement, sur la droite de son champ de vision apparaît le miroir du hall d’entrée. Dans le miroir, elle distingue son père et Yasmina. Et son père enlace Yasmina. Ils ne la voient pas, ne l’entendent pas. Elle n’arrête pas son mouvement, ne les regarde pas directement, entre dans la cuisine et oublie instantanément la scène.


Aujourd’hui, quinze ans plus tard, elle comprenait que son cerveau de huit ans, dans un réflexe de protection, n’avait pas pu retenir cette image. Une fois entrée dans la cuisine, elle l’avait totalement refoulée et demandait à sa mère, sans aucune altération de la voix, si elle pouvait prendre deux Miko dans le frigo.


- Mademoiselle, s’il vous plaît.
Fadila sortit difficilement de sa torpeur. C’est la policière qui lui parlait, sans ménagement.
- Oui ?
- Je vous demande de tous rester dans la cuisine pendant que l’autre personne va sortir de l’appartement. Audrey, Nico et Valérie, à sa demande, l'avaient suivie.
Fadila retrouva complètement ses esprits et parla à voix basse pour ne pas être entendue de Yasmina.
- Vous n’allez pas la lâcher dans la nature ? Elle est hospitalisée à Sainte-Marie. Elle doit rentrer demain soir, elle est en permission. Les pompiers ne vous l’ont pas dit ?
- On sait très bien ce qu’on a à faire, Mademoiselle.
Fadila insista, toujours sans élever la voix.
- Mais est-ce que vous vous rendez compte ? Elle est en plein délire, elle peut se mettre en danger.
Méfiante par réflexe envers la police, elle évita d’ajouter qu’elle pouvait aussi être dangereuse pour les autres. La policière ne répondit pas. Fadila tenta d’avancer dans le couloir.
- Je voudrais parler à votre chef.
- Hep hep hep, vous restez dans la cuisine, je vous ai dit. Si vraiment vous vous faites du souci pour elle, fallait pas l'inciter à boire et à fumer.
D’un geste du menton, elle désignait les mégots de pétards et les bouteilles vides sur la table.
Fadila se contenait. Si elle n’avait pas été chez Audrey, elle aurait montré à cette connasse ce qu’on pensait des flics dans les cités de Bagneux. Nico et Valérie avait la trouille. Audrey, en travailleuse sociale avertie, essaya de négocier, en vain. La policière restait impénétrable. Elle était jeune, intégrée dans la brigade depuis un mois seulement. Il fallait qu’elle s’impose et surtout ne montrer aucune faiblesse. On lui avait donné l’ordre de retenir les individus dans la cuisine, rien ne pourrait y déroger. Elle ne voulait surtout pas compliquer la tâche de son supérieur. Fadila comprit qu’il n’y aurait rien à faire. Pendant qu'Audrey, qui ne s’énervait jamais, continuait de parler dans le vide d’un ton toujours aimable, Fadila se posta à la fenêtre de la cuisine, qui donnait sur la rue, sans l’ouvrir. Au bout de quelques minutes, elle vit Yasmina s’éloigner. Elle avait la démarche lente et ample d’une routarde, tenait son sac des deux mains, appuyé sur son dos du côté de son épaule droite. Elle ne se retourna pas, parcourut une cinquantaine de mètres dans la rue Hancy, au milieu de la chaussée, et disparut au coin de la rue de Paris.

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Publié dans Romans