La Résolution (extrait)

Publié par Philippe Mangion

La Résolution (extrait)

Synopsis

Denis habite Bagneux, une ville de la banlieue sud de Paris, et travaille au pied de Montmartre, dans une agence bancaire. À bientôt trente ans, sa vie n'a été jusque-là que très banale. Un soir, en rentrant chez lui, il assiste, dans le train, à une dispute singulière opposant deux filles d'une cité de Bagneux à un jeune homme de leur connaissance, habitant un pavillon bourgeois de la ville voisine. Denis ne comprend pas les raisons du conflit mais, d'un naturel imaginatif, il en élabore des scénarios. Quelques jours plus tard, il apprend, par une affiche, la disparition inquiétante du garçon...

1.

Un soir qu’Aline déprimait, après la fermeture de l’agence Denis s’attarda avec elle à la Renaissance, un café de la rue du Poteau, dans cette frange de Paris aux allures de banlieue, tombée du bon côté dans le tracé des Maréchaux. Au-delà du boulevard Ney, la strate suivante, sertie des remparts du périphérique, comprimait stades et piscines, hôpitaux et cimetières, déchetteries et fourrières, tout l’indispensable dissimulé ici à la vue des touristes.

Denis écoutait Aline avec une attention minimale. Ca ne la gênait pas, elle n’avait pas besoin de conseils ni même de se confier, mais simplement retardait le moment où elle se retrouverait seule. Par le jeu des miroirs, Denis pouvait observer les clients, des habitués pour la plupart, solitaires ou en bande, professeurs, lycéens ou amoureux. Sur la banquette, une vieille dame détonnait, qui s’était assise en bougonnant après avoir un moment hésité. D’évidence il s’agissait-là de sa place habituelle, mais leur proximité la gênait. Le serveur tenta par trois fois de prendre sa commande, mais elle ne semblait pas se décider. Enfin elle annonça avec une assurance forcée :

« - Je vais prendre juste un petit pastis pour changer, sans eau et sans glace. C’est seulement pour digérer. »

Un peu après qu’elle fut servie, le patron, passant par là, la salua avec ironie :

« - Bonjour, madame Thérèse. C’est quoi, ce que vous buvez-là ?

La dame rougit :

- Un pastis sans eau

- Ah ! »

Plus tard, à nouveau le garçon la taquina :

« - Alors, c’est bon ? »

Elle rougit à nouveau.

Aline ne remarquait rien, son mal-être la privait de la poésie du monde. Tout lui était hostile. Denis restait silencieux, incapable de commenter, d’alimenter une conversation qui aurait pu dissiper un moment la tristesse d’Aline. Les idées restaient bloquées dans les circonvolutions de son cortex, il lui manquait l’expérience, et aussi la confiance qui lui aurait permis de sortir des discussions balisées.

A vingt-huit ans, sa vie n’avait été jusque-là que très banale. La société s’était chargée de lui montrer la voie, et il s’était passivement satisfait des directions qu’elle lui indiquait. Sa dernière manifestation d’amour-propre datait de l’obtention de son baccalauréat, consciencieusement préparé afin d’éviter les conflits familiaux. Il avait un temps nourri l’ambition de devenir médecin, mais deux années d’échec l’avaient ramené à sa molle réalité. Enfin, une année de service militaire, passée essentiellement dans les bureaux, avait dilué son reste d’ambition dans des habitudes de gratte-papier. Au sortir de l’armée, un ami de la famille lui avait trouvé une place à la Société Générale. Ceci ne modifia guère ses habitudes, il changea d’uniforme et laissa repousser ses cheveux, précocement clairsemés.

Ses quelques amis, il ne les avait pas choisis, il les avait trouvés là, sur les bancs de la fac ou derrière les guichets de son agence. Il ne les subissait pas, non, il n’avait simplement pas la volonté d’en trouver de plus intéressants. Les plus conventionnels accueillaient Denis comme un malchanceux qui, par paresse aussi, n’avait pas atteint leur normalité enviée. Mais ce décalage ne posait aucun problème à leurs relations. La teneur de leurs discussions, leur manque de profondeur interdisaient qu’un malaise pût se créer. L’abêtissement par la télévision, le prix des canapés, l’absolue nécessité des stores vénitiens, tous ces thèmes nourrissaient prudemment les débats de ces courtes soirées où l’on avait pris l’habitude de se voir.

Denis était resté puceau jusqu’à vingt-et-un ans, et n’avait par la suite connu que cinq relations, brèves et invariablement concrétisées à l’issue de soirées étudiantes ou entre collègues. La déprime et l’alcool aidant, c’était toujours ses partenaires qui en avaient pris l’initiative, le plus souvent en fin de soirée, Denis n’étant jamais leur premier choix. Sa première expérience sexuelle fut particulièrement désastreuse. Cela se passa à l’issue d’une soirée, très prisée, de l’école d’infirmières. Il n’espérait aucune conquête à tel point qu’il ne jugea pas utile de se doucher ni de se changer. Quand il se déshabilla fébrilement, il n’osa enlever ni ses chaussettes ni son slip. Cela n’empêcha pas une très forte érection malgré ses masturbations quotidiennes. Quand sa partenaire, une étudiante plutôt expérimentée, descendit le long de son ventre dans l’intention d’une fellation, il se crispa, voulant éviter l’humiliante répulsion due à sa puanteur. Complètement passif jusque-là, il trouva le courage désespéré d’agripper la fille par les épaules et de la remonter sans ménagement sous les draps. Avec son aide et non sans mal, il la pénétra. Il jouit en quelques secondes. Humiliée et frustrée, elle lui demanda de partir de chez elle. Dans la rue, Denis se sentit soulagé d’échapper à son regard. Plus tard, dans l’amphi, ils firent semblant de ne s’être jamais connus.

Mis à part cette amère première fois, Denis tombait systématiquement amoureux dès le lendemain de ses rencontres, mais ne prenait jamais l’initiative de nouveaux rendez-vous, persuadé que la fille n’y tenait pas. Quand, au bout de quelques jours ou quelques semaines, celle-ci, dépitée par tant de mollesse, finissait par rompre, il considérait cela comme une fin logique, parfois même étonné que cette relation ait pu durer tout ce temps. Et après quelques mois, il ne savait pas dire s’il avait vraiment aimé ces filles. Là comme dans tous ses sentiments ou sensations, il y avait une déperdition entre leur naissance, foisonnante et spontanée, leur identification, difficile et imprécise, et leur expression, souvent catastrophique. En conséquence, non seulement nul ne connaissait le fond de ses pensées, mais personne n’imaginait qu’il puisse en élaborer de plus pertinentes que les rares qu’il exprimait. Il était handicapé par un blocage insurmontable quand il s’agissait d’aborder les gens sans qu’il y ait une raison précise. Il bafouillait et parfois même bégayait pour simplement demander la salière à un voisin de table ou timidement contester une facture de garagiste trop élevée. Quant aux inconnues croisées dans la rue ou voisines de café qui lui plaisaient, depuis peu il osait les regarder pourvu qu’elles ne s’en aperçoivent pas, mais il n’envisageait jamais la possibilité de les aborder. Il ressentait sa seule présence à quelques mètres d’elles comme inconvenante et il n’aurait pas été surpris de se voir brusquement insulté.

La fille qui occupait le plus souvent ses pensées, il ne la connaissait pas, il ne l’avait croisée que quelques minutes, sans lui adresser la parole. Il revenait de Dijon où il avait passé le week-end chez un ancien collègue, n’ayant plus trouvé d’arguments pour repousser encore cette invitation. Il était épuisé par un repas qui s’était prolongé tard dans l’après-midi. Il s’arrêta dans une station d’autoroute près de Fontainebleau où il approvisionna en essence sa Ford Fiesta avec la quantité juste nécessaire pour finir le trajet. Il décida d’aller prendre un café au distributeur. Il courait encore sous la pluie quand il la vit dans la salle aux néons crus. Elle portait des talons hauts qui affinaient une silhouette déjà très élancée. Un jean taille basse et un court tee-shirt laissaient admirer un ventre parfait, mis en mouvement par un déhanchement efficace. D’une seule main, elle maintenait un enfant, plaqué sur sa hanche gauche. Il était très calme et montrait un visage rêveur. Elle avait une cigarette entre le majeur et l’annulaire de la main droite, à la manière de Gainsbourg, qu’elle colla finalement sur le coin droit de sa bouche aussi charnue que son visage était effilé, encore allongé par un chignon très haut. Elle plongea les longs doigts de sa main libre dans la poche de son jean, gênés par une volumineuse améthyste montée sur un anneau en or dont la faible circonférence, 48 mm peut-être, n’arrivait pourtant pas à maintenir l’ensemble dans la position souhaitée. Elle parvint enfin, au prix d’un ultime déhanchement, à extraire une pièce de un franc qu’elle introduisit dans le distributeur de café. La lenteur et la légèreté de ses gestes contrastaient avec les cris et l’agitation des familles aux visages décomposés par la fatigue. Elle buvait doucement et l’enfant ne broncha pas. Son regard se perdait dans la lointaine file de phares diffractée par les gouttes de pluie qui s’attardaient sur la baie vitrée. Elle était seule et donnait envie de l’être. Elle jeta son gobelet, sortit, hâta le pas, sans précipitation. Pas une seule fois son regard ne s’était porté sur Denis.

2.

S’il s’était sérieusement posé la question, Denis n’aurait pu affirmer être heureux. Cependant quelque chose était en train de changer dans son esprit. Il allait avoir trente ans en l’an deux mille et la coïncidence de ces deux événements occupait régulièrement ses pensées, provoquant quelque frémissement de sa volonté, visibles par d’imperceptibles modifications de son comportement. Ces sensations, jusqu’alors inconnues, l’intriguaient à tel point qu’il ne cherchait pas à les endiguer. Dans ces moments-là, il se résignait à espérer.

Les premiers effets de ce changement ne furent pas très probants. Quelquefois, à l’agence, il essayait d’exprimer des idées qu’il avait travaillées. Elles n’avaient rien de spectaculaire ni de subversif. Simplement intéressantes, elles touchaient des sujets philosophiques ou sociétaux. Mais le plus souvent elles tombaient à plat. Ses collègues, qu’il n’avait pas habitués à de tels propos, le regardaient avec des yeux ronds, d’autant que ces discussions tombaient à des moments inattendus, à la réunion du lundi, ou en présence d’un client en train de signer avec angoisse son contrat de prêt. Pour ne rien arranger, il avait du mal à faire correspondre des mots justes à ses pensées, même les plus claires dans son esprit. Il sentait bien dans le regard des autres qu’elles devaient leur sembler très absconses.

Il lui parut donc nécessaire de se cultiver. Il avait très peu lu dans son adolescence. Il était d’une génération d’étudiants que, le chômage dominant, tout poussait à l’efficacité, et l’ambiance familiale ne l’avait pas non plus incité à la découverte, autrement que par la télévision. Il s’inscrivit à la bibliothèque de la rue Marcadet, proche de l’agence. Il commença ses lectures, un peu au hasard, par « Une brève histoire du temps » de Stephen Hawking. Il n’y comprit pas grand chose mais s’accrocha suffisamment pour appréhender le fonctionnement mystérieux de l’univers. Son imagination foisonnait, il se sentait plus intelligent. Il eut ces mêmes sensations avec « L’homme neuronal » de Jean-Pierre Changeux. Le cerveau et l’univers devinrent ses deux sources d’intérêt, il était fasciné par la poésie de leur complexité.

Il lut aussi des romans contemporains comme ceux de Kundera, Camille Laurens ou Marie Desplechin. Il était attiré par leurs personnages simples et crédibles, bien plus dangereux que d’Artagnan ou Lawrence d’Arabie. Ils n’étaient pas des héros auxquels Denis pouvait sans danger emprunter vertus et aventures. Ceux-là évoluaient dans une époque et un environnement familiers qui forçaient Denis à une désolante comparaison. Ils trompaient, aimaient, ils étaient veules ou traîtres mais ils avaient une histoire. Denis rêvait d’être trahi, de haïr, d’être poussé au crime, mais il n’était qu’ignoré et transparent. Ignoré car transparent. Cependant, il était conscient que ce n’était pas une fatalité. Il faudra bien qu’un jour il fasse les quelques pas nécessaires pour aller amuser ce bébé si bien calé sur cette inaccessible hanche, complimenter sa mère, la séduire ou la choquer. Il devait agir pour se construire un relief. Denis aurait pu, comme la plupart des gens qu’il connaissait, chercher la réussite professionnelle, et espérer la rencontre sérieuse qui, en principe, devait suivre. Mais il n’avait jamais ressenti le désir d’un tel destin. Il était resté longtemps en sommeil, comme dans l’attente d’ambitions moins conformistes. Désormais, il rêvait d’un avenir digne des personnages des romans qu’il avalait, mais il avait bien conscience que le monde des sentiments exaltés, des personnalités fortes n’était pas le sien, séparé qu’il en était par le mur transparent de la timidité. Quand on n’est ni très beau, ni très laid, il ne faut surtout pas être timide.

Plutôt qu’emprunter les livres, Denis préférait souvent les lire sur place. Sans prétention ni vanité, il aimait simplement qu’il y eut des témoins complices de sa transformation. Mis à part la bibliothécaire, il ne parlait jamais à personne mais considérait les autres lecteurs comme une nouvelle famille qui, séparée du trottoir par un double vitrage, se hissait au-dessus du monde de l’intolérance et de l’hypocrisie. Après dix-neuf heures, lorsque la bibliothèque fermait, il prit l’habitude de s’attarder dans les troquets du quartier où il prolongeait sa lecture devant un café qu’on finit par lui servir sans même qu’il le commandât. Lui-même habitait Bagneux, dans la banlieue sud, et comme la plupart des banlieusards, il connaissait moins bien Paris que les touristes qui n’y séjournaient que quelques jours. Il ne considérait jusqu’à présent la capitale que sous l’angle des embouteillages, de la pollution et du métro nauséabond aux heures de pointe. Il n’était donc pas réellement intégré au groupe des habitués de la Renaissance, de chez Labutte ou du Refuge qui plaisantaient avec le patron ou les serveurs. Il se contentait de simples bonjours auxquels on lui répondait gentiment mais sans plus. Dans les cafés de Bagneux, les gens seuls restaient immobiles, le regard vide, une cigarette à la bouche, un verre de blanc à la main. Les plus actifs feuilletaient le Parisien, d’autres fixaient sans attention l’écran silencieux des résultats des courses. Dans les troquets au pied de la butte Montmartre, la plupart lisaient – des livres, pas le journal – beaucoup même écrivaient. Tous donnaient l’impression d’une intense activité intérieure. Le brouhaha des discussions ne semblait pas altérer la studieuse attention des consommateurs solitaires. Denis aurait voulu les imiter, mais ne parvenait pas à se concentrer sur deux pages d’affilée. A la troisième, il décrochait, attiré par l’observation indirecte de ce peuple d’intellectuels et d’artistes.

A force d’étudier le monde qui l’entourait, Denis eut bientôt l’impression d’être en décalage par rapport à ces scènes. Non pas extérieur géographiquement, mais temporellement. Toujours légèrement en avance ou en retard, comme un chien guidant son troupeau. Au lieu de se laisser envahir par toutes les micro-sensations, les laisser se diffuser sans résistance, il se les décrivait intérieurement, ce qui naturellement en atténuait l’effet. Comme Alain, se disait-il, son collègue maniaque de caméra vidéo, qui filmait systématiquement tous les moments importants de sa vie, et, au bout du compte, n’en vivait réellement aucun, y compris la naissance de son fils. Difficile de s’abandonner à l’émotion quand il faut surveiller le cadrage. S’ensuivit une amorce de réflexion sur la signification du temps, à laquelle il essaya de raccrocher ses souvenirs de la « Brève histoire » d’Hawking. Cela l’aspira dans un tourbillon abyssal, comme tout philosophe amateur essayant d’appréhender l’infini ou le néant. Avec ses repères euclidiens, il se posait sans précautions des questions comme « où s’arrête l’univers ? » ou « qu’est-ce que la mort ? ». De semaine en semaine, des concepts mémorisables semblaient émerger du magma. La lave se pétrifiait en une base informe mais solide qui lui permettait de grimper quelques échelons d’intelligence. Il regretta d’avoir été un adolescent crétin, d’être passé à côté des auteurs étudiés en première et terminale, et des fondements philosophiques qui aujourd’hui lui faisaient défaut. Mais comment s’en vouloir ? Comment se concentrer sur des idées aussi abstraites à l’âge de l’explosion de la spermatogenèse ? Il lui manquait l’érudition qui aurait donné du sens et de la profondeur à ses pensées. Il abandonna progressivement ses tentatives philosophiques, mais continua à observer, dorénavant à la recherche et à l’écoute de ses propres émotions. Là, il n’y avait rien à ordonner, pas de vertigineuses et stériles réflexions, il s’agissait simplement de ressentir et d’exprimer. Ainsi capta-t-il des scènes qui jusqu’alors lui échappaient, et en ressentit une subtile jubilation.

Un matin qu’il prenait un café avant de rejoindre l’agence, il était attablé au Bon coin, une sorte de café-tabac-épicerie de campagne en territoire urbain. Le temps était maussade, pour une fois il était en avance. Il profitait de ce petit quart-d’heure d’avance pour découvrir ce troquet tenu par une mamie, aidée d’une réplique du personnage que Marie-Anne Chazel incarnait dans « Les visiteurs II ». Sa pensée zappait entre l’étonnement devant le prix ridicule du café, 91 centimes, et les commentaires de Libé sur les déboires de Jospin. Une femme entra, apparemment calme, tenant par la main un garçon d’une dizaine d’années visiblement choqué. Le garçon désigna un homme attablé, la quarantaine, partageant un café avec ceux que Denis avait identifiés comme des parents d’élèves et institutrices de l’école voisine. L’homme remarqua le garçon qui s’approchait de lui :

- Qu’est-ce que tu fais là, Rémy ?

La femme ne le laissa pas répondre :

- Voilà, je l’ai renversé avec ma voiture, pas loin d’ici sur la rue Ordener. Je l’ai raccompagné chez lui mais ses parents étaient partis travailler. J’ai voulu l’amener chez un médecin mais il m’a dit que le voisin était docteur et se trouvait sans doute au Bon coin. »

L’homme se leva alors que le brouhaha s’était tu. Il prit le garçon par la main. Ils sortirent, suivis par la femme. Les conversations reprenaient, à toutes les tables on commentait l’événement. Une dizaine de minutes plus tard, l’homme revint, seul. Le silence se fit à nouveau. Il ramassa les affaires qu’il avait laissées. Il dit :

- Je pense que ce n’est pas grave, mais je préfère l’emmener aux urgences.

- Tu veux que je vous accompagne ? demanda une femme attablée.

- Non, la conductrice s’est proposée. Ils m’attendent dans sa voiture.

Il sortit et à nouveau les conversations reprirent. Denis se leva, se dirigea vers le comptoir et paya en laissant la monnaie sur un franc. Il ne pouvait pas faire moins.

Un autre jour qu’il attendait le bus 80 à l’angle des rues Ramey et Custine, son attention fut attirée par le cri essoufflé d’une femme, venant de l’arrêt opposé, sur le trottoir d’en face. Elle avait trente-cinq ans environ, mais en paraissait cinquante. Elle était lourde, chargée de courses. Elle courait après un bus qui déjà fermait ses portes. Sa fille la tirait, elle avait quinze ans peut-être, bien plus grande que sa mère. Elle allait trop vite.

- Dépêche-toi, maman !

Elle s’énervait. La mère ne pouvait pas suivre. Elle trébucha et s’étala avec tous ses sachets sur le trottoir. Elle s’était fait mal. La fille, si insolente un instant plus tôt, se décomposa :

- Maman, maman !

Elle pleurait. Une jeune femme s’approcha, aida la mère à se relever. Ce n’était pas grave. La fille s’arrêta de crier, aussi soudainement qu’elle avait commencé. Son visage était doux maintenant. Elles ramassèrent leurs paquets. Elles montèrent dans le bus, qui les avait attendues. Le bus démarra.

Ces scènes, quelques mois auparavant, Denis ne les aurait jamais remarquées. Désormais, il les recherchait, il était constamment en éveil, et elles finissaient toujours par se produire. Il jouait avec l’idée que c’était lui-même qui les avait déclenchées, qu’il en était le créateur. Le soir, il se les rejouait dans le RER qui le ramenait à Bagneux, ajoutant de l’intensité aux événements, du relief aux personnages. Il les transformait mentalement en matière romanesque. A travers les fenêtres sales, les lueurs cadencées des écrans de télévision qu’il apercevait dans les appartements stimulaient sa créativité comme les battements d’un cœur impulsant le flux sanguin. Alors, il ressentait plus fort cette nouvelle acuité qui le rendait sensible à toutes ces scènes de la vie quotidienne. Il observait les voyageurs, accumulait d’autres émotions encore, jusqu’à un trop-plein qui lui donnait envie de les exprimer. Mais il n’avait aucun talent artistique, du moins ne s’y était-il jamais essayé. Il n’écrivait que pour donner des nouvelles à ses parents lors de ses rares voyages. La peinture le laissait froid, seuls les dessinateurs talentueux l’impressionnaient, particulièrement son voisin du cours d’anatomie de la fac de médecine. Quant à la musique, depuis le pipeau de l’école élémentaire, il n’avait jamais touché à un instrument. Il n’achetait même jamais de CD, considérant que c’était une dépense inutile et que la radio lui suffisait amplement. Le samedi matin, il prenait son bain en écoutant Radio Nostalgie qui, la bien nommée, le replongeait dans les souvenirs embellis de son adolescence.

Il essaya toutefois de noter ses observations et ses impressions sur les versos de polycopiés de médecine, qui traînaient depuis des années dans son placard. Les feuilles s’empilaient doucement. Au bout d’une vingtaine, il s’amusa à calculer combien cela ferait de pages d’un format livre de poche. Il calcula aussi qu’à ce rythme-là, il lui faudrait environ trois ans pour arriver au volume standard de deux cent vingt pages, qu’il avait déterminé en dépoussiérant les polars endormis sur son étagère. Cela le découragea, d’autant qu’il avait de gros doutes sur ses capacités à mettre sous une forme lisible toutes ces bribes de sensations éparses. Sans compter que le soir, c’était le plus souvent panne sèche ou effort laborieux pour extirper de sa mémoire les sensations de la journée. Ainsi, après la philosophie, il renonça de la même façon à sa vocation de romancier.

3.

Ce soir-là, à la Renaissance, malgré tous ses efforts, Denis ne parvenait décidément pas à se concentrer durablement sur les paroles d’Aline. Chargée de la clientèle « particuliers » , elle était sa préférée parmi les collègues de l’agence. La solitude lui devenait insupportable et elle regrettait à cinquante ans d’avoir refusé d’être amoureuse à vingt. L’amour était alors ce qu’il était convenu d’éviter. Elle avait connu quelques hommes, quelques femmes aussi, mais ses valeurs étaient jusqu’alors autonomie, sexe et dérision. Faibles s’abstenir. Ensuite, il y avait eu les années SIDA et le retour des sentiments. Mais il était déjà trop tard pour Aline, qui était devenue exigeante. Elle ne pouvait s’empêcher d’appréhender les gens et les événements qu’à travers le filtre du cynisme. A l’inverse, Anne et Alain représentaient aux yeux de Denis le couple de référence. Alain était chargé de clientèle auprès des sociétés et Anne officiait au guichet. Ils n’étaient pas mariés car ils craignaient, si leur relation était connue, d’être séparés par la direction régionale qui estimait que la présence d’un couple dans une agence pouvait nuire à l’ambiance de travail. Pour ces mêmes raisons, Anne et Alain restaient très discrets. Ils arrivaient et repartaient ensemble, mais Alain était souvent en déplacement pendant la journée. Ils avaient trente-cinq ans tous les deux. Anne désirait un enfant depuis quelques temps, mais ils reculaient la décision. Le risque que leur relation soit révélée était trop grand, et une affectation de l’un des deux dans une autre agence aurait compliqué leur vie, leur stabilité, leurs habitudes. Ils habitaient Saint-Ouen, et Denis y était souvent invité à boire l’apéritif, invitations auxquelles il répondait un peu par obligation, sinon par peur de vexer. Une fois par an, en été, Anne et Alain organisaient un barbecue dans le jardin de leur pavillon. Denis y buvait toujours beaucoup, ne sachant résister à l’incitation permanente d’Alain qui le resservait sitôt son verre à moitié vide. Des voisins étaient invités, toujours les mêmes, qui riaient et plaisantaient, se moquant d’autres voisins, toujours les mêmes. Denis ne supportait pas l’alcool et il arrivait qu’il vomisse abondamment dans les toilettes du premier. Une grande tristesse finissait toujours par l’envahir en milieu d’après-midi, et il attendait le moment où il pourrait s’éclipser sans vexer ses hôtes. Il se passait environ une heure avant qu’Aline ne traite de con Michel, le voisin moqueur à l’humour lourd, et parte sur un coup de tête après que ce dernier l’eut taxée de vieille fille aigrie et soixante-huitarde attardée. Denis se proposait alors de la raccompagner avec l’excuse de calmer les esprits.

Quittant la Renaissance, Denis et Aline rejoignirent la ligne 4 à la station Simplon. Denis changea à Gare-du-Nord, Aline poursuivit jusqu’au métro Château-d’Eau, près duquel elle habitait. La gare du Nord à cette heure de pointe avait des allures de champ de bataille napoléonienne. Dans les halls sur trois niveaux, les troupes surgissaient, par vagues, de quais invisibles, s’égaillaient et collisionnaient pour reformer d’autres troupes qui s’enfonçaient vers d’autres quais invisibles. Dans le RER, il trouva une place dans un carré qu’occupaient trois jeunes, âgés d’une vingtaine d’années. Il fut surpris d’entendre les deux filles qui insultaient, à voix basse, le garçon qui leur faisait face. D’après les échanges, il semblait être l’ami de la plus en colère des deux, et son attitude montrait qu’il en était amoureux. Il ne répondait rien, ne se départait pas d’un sourire figé. Il ne semblait pas gêné que Denis fût témoin de son humiliation. Les filles, vêtues de survêtements, coiffées à la sauvage, ne portaient aucun bijou, aucun accessoire, en dehors de leur téléphone portable toujours en main, et d’une sacoche en toile posée à leurs pieds. Leur gestuelle était saccadée, masculine. D’évidence, lui ne faisait pas partie du même monde, c’était un bourgeois et Denis échafauda les circonstances qui avaient bien pu les rapprocher.

La fille était trop dure dans ses mots pour être réellement indifférente à l’intérêt que lui portait le jeune homme.

« - Tu crois vraiment que j’suis ta meuf, mais tu rêves, minable, ne dis plus jamais que j’suis ta meuf … ». La diatribe dura tout le temps du trajet de Gare-du-Nord à Bagneux.

La copine en rajoutait.

« Non, mais qu’est-ce qui t’a pris de sortir avec ce connard de Français ».

Denis soupçonnait la fille aimée de crâner devant sa copine. L’amoureux n’en était pas dupe et son silence était sa meilleure défense. Peut-être même se laissait-il insulter pour ne pas la gêner, lui éviter de justifier cet amour.

Les deux filles descendirent à la gare de Cachan-Pont-Royal. Denis les avait entendues prononcer le nom des Pervenches, une cité de Bagneux non loin d’ici où elles devaient habiter. Il imagina que c’est dans le RER qu’ils prenaient quotidiennement aux mêmes heures, qu’un jour d’insouciance et profitant qu’elle fut exceptionnellement seule, le jeune homme avait osé aborder celle qu’il convoitait, après des semaines de regards dérobés.

Par la vitre, pendant les longues secondes d’arrêt du train, la fille lui tendit un doigt d’honneur, en le fixant d’un regard de haine et de désir. Il soutint ce regard, sûr de lui. Le train repartit, le garçon descendit comme Denis à Bourg-la-Reine, la gare suivante. Ils parcoururent un moment la même rue sombre, puis il disparut dans une des belles villas de ce quartier pavillonnaire que Denis devait traverser pour rejoindre la cité des Tertres. Perchée sur sa colline, celle-ci semblait une citadelle, dont les deux longues barres perpendiculaires, chef d’œuvre de Bouygues édifié dans les années soixante, formaient les remparts et les quatre tours, les donjons. Mais à l’inverse du Moyen-âge, les gueux étaient dans les murs et les seigneurs hors les murs.

Dans cette cité se côtoyaient une majorité de pauvres, mais aussi quelques cadres de l’usine Thomson voisine, qui occupaient leurs appartements depuis la construction du quartier, époque à laquelle ces logements leur étaient destinés. Ces derniers s’étaient endettés dans l’achat de maisons dans leur province d’origine, en vue d’une retraite paisible. En attendant, ils vivaient là, reclus derrière leurs portes blindées nouvellement installées. Denis occupait un deux-pièces qu’une amie de sa mère, conseillère municipale, lui avait obtenu. Les meubles de sa chambre étaient ceux de son adolescence, récupérés dans le pavillon de ses parents. Le salon datait de son installation sept ans auparavant, de l’Ikea fonctionnel choisi en compagnie de sa mère, qui venait également lui faire le ménage une fois par semaine. Comme beaucoup de solitaires, la cuisine était sa pièce préférée. Il en avait choisi tout seul les éléments, en un après-midi et un crédit revolving chez Darty, y compris un lave-vaisselle dont, contrairement au four à micro-ondes, il se servait très peu. L’immeuble était très bruyant, mais cela ne le gênait pas. Les chasses d’eau, les cris, comme les musiques mélangées, lui tenaient compagnie, le rassuraient. Il n’avait aucun problème avec les délinquants du quartier. Il ne les fréquentait pas non plus, mais connaissait depuis l’école primaire quelques-uns des petits caïds, ce qui suffisait à assurer sa tranquillité, quelle que soit l’heure à laquelle il traversait le parvis venteux et le hall d’entrée abîmé de son bâtiment. Devant les discours convenus de ses collègues de bureau, il exprimait de la fierté d’appartenir à ce monde. Mais il ne se leurrait pas, sachant qu’il y était toléré, sans plus.

4.

Denis repensait à la scène du RER tous les soirs quand il rentrait. Machinalement, il cherchait les jeunes inconnus dans la rame qui le ramenait à Bagneux, mais ne les revit pas. Chaque soir, il imaginait un peu plus leur histoire. Le dernier vendredi du mois, il s’arrêta au guichet de la station pour renouveler sa Carte Orange. Alors qu’il était dans la file, comme à son habitude son regard se posa sur l’affiche des personnes disparues, collection irréelle de visages jeunes et souriants, soulignés de la date de leur disparition. Une photo supplémentaire avait été collée à la hâte, sans date ni légende, recouvrant en partie et avec cynisme celle du plus ancien. A la vue de ce nouveau visage, Denis eut la sensation qu’à cette seconde, son sang s’arrêta de circuler dans ses veines. Sa vue se rétrécit et avant qu’il n’ait eu le temps de s’accrocher au manteau de son voisin de file, il perdit connaissance et s’écroula.

Il était étonnant que Denis fût à ce point troublé par un événement qui ne le concernait pas directement. Mais le garçon du RER était en quelques semaines devenu un personnage important de sa vie, il y pensait tous les jours. Tous les jours il passait devant la villa où il l’avait vu s’engouffrer. Tous les jours cette pensée se prolongeait dans la montée des Tertres, rythmait ses pas, lui faisant paraître plus court le chemin et moins raide la pente. Denis s’identifiait à lui comme à un personnage de roman, il l’enviait pour le regard de feu que lui avait lancé la fille. Aujourd’hui son sourire s’affichait sur la vitre du guichet. Toujours entre conscience et chaos, Denis, qu’un pompier avait allongé sur le côté, ressentait une sorte d’hyper-lucidité, mais était incapable de répondre aux questions du médecin accroupi. Entre ses jambes, Denis fixait comme un point d’ancrage deux adolescents assis par terre à quelques mètres. Mi-bourgeois mi-gothiques, colliers doberman et franges teckel, ils étaient adossés au mur, s'admirant et se bécotant, indifférents à l’agitation du hall. L’attention des passants n’était que furtivement attirée par la présence des pompiers, leur pas ne ralentissait que légèrement, mais cela finit par provoquer un engorgement, qui devint rapidement la préoccupation majeure des nouveaux voyageurs, imaginant trains en retard, grève surprise et galère en perspective. Ils ne remarquaient plus le corps allongé de Denis.

Aux urgences de l’hôpital Béclère où les pompiers le déposèrent, il évoqua un surmenage pour ne pas donner la vraie raison de son malaise. Evidemment, l’électrocardiogramme ne montra rien d’anormal, le médecin de garde diagnostiqua un syndrome vagal, et prescrivit un rendez-vous de cardiologie pour des examens complémentaires. Il lui signa un arrêt-maladie d’une semaine et insista pour que Denis ne rentrât ni ne restât seul ce soir-là. Ses parents, inquiets et silencieux, vinrent le chercher. Au retour, son père laissa Denis et sa mère au bas de l’immeuble. Elle sentait poindre ses instincts de couveuse, les gestes mille fois répétés, comme si Denis était redevenu enfant. Elle avait peur pour lui et retrouvait ses angoisses de jeune mère. Durant les premiers mois de Denis, dix fois par nuit, elle le vérifiait, testait sa respiration. Il fallait qu’elle se concentre dans le noir pour ressentir sur le revers de sa main, qu’un invisible duvet rend plus sensible, l’imperceptible filet d’air libéré, preuve de vie. Quand il ne venait pas assez vite, elle pinçait Denis sur le gras de la cuisse.

Il mangea le bouillon aux vermicelles dans son lit, sous le regard maternel. Après le repas silencieux, Denis voulut rester seul. Il se fit très rassurant, et sa mère partit avec la promesse de coups de fil réguliers. Ainsi Denis se retrouva-t-il en vacances forcées, avec un secret dont il ne savait à cet instant absolument pas quoi faire. Devait-il se rendre à la police, mentionner la scène du RER, la fille insultante au regard noir, le doigt d’honneur ? Il n’avait jamais été confronté à une telle responsabilité. Malgré l’état de fatigue dû à son malaise, il imagina des dizaines d’hypothèses et ne put s’endormir qu’au petit matin. Il rêva de la fille de l’autoroute qui, indifférente, ne lui fut d’aucune aide.

Par chance, c’était le week-end et Denis disposait de deux jours avant que ses collègues de l’agence ne s’inquiètent. Il ne pouvait quitter son lit, il repensait aux événements comme s’il s’agissait du scénario d’un roman à écrire. Il s’attachait à bien se remémorer les détails, les lieux, les horaires, s’assurer de la cohérence de l’ensemble, afin qu’un lecteur imaginaire se glisse sans difficulté dans la peau du narrateur, revive les scènes, se les approprie, en imagine des développements. La télé était en fond visuel, et de son lit, dans la même perspective, Denis apercevait à travers les baies vitrées celle du voisin téléphage, branchée sur le même match de rugby. Il en diffusait une version agrandie et déformée, avec un léger décalage. A l’étage supérieur, la blonde inconnue n’était pas chez elle. Denis avait pris l’habitude machinale de l’observer. Il ne savait pas si elle habitait au quatrième, cinquième ou sixième car les premiers étages étaient masqués par un bâtiment intermédiaire. Leurs fenêtres se situaient approximativement au même niveau mais l’immeuble de Denis était pourvu de plafonds moins hauts. Malgré la distance importante, soixante mètres environ, la nuit tombée il la voyait distinctement, ses pièces étant toujours très éclairées. De plus, seule sa chambre disposait de rideaux, qu’elle ne fermait qu’au moment de se coucher. La première fois, c’est son épaisse chevelure claire et bouclée qui avait attiré le regard de Denis. Depuis ce jour-là, il ne la regardait jamais vraiment, mais de sa cuisine la voyait tout le temps. A l’étage inférieur, Denis n’avait d’abord remarqué que l’immense écran de télé, allumé toute la journée dans une pièce sombre. Il avait alors imaginé habitant là une personne âgée. Il s’agissait en fait d’un homme à l’allure assez jeune, autant qu’on pouvait en juger à cette distance. La blonde, comme le téléphage, n’avaient que de rares visites. Celles auxquelles Denis avait assisté ne semblaient pas d’ordre amoureux. Elle, partait tôt le matin, rentrait le soir vers vingt heures, et n’était jamais là le week-end. Lui se levait tard, regardait la télé toute la journée avec de nombreux allers-retours au Frigidaire, puis sortait vers dix-neuf heures pour ne rentrer que très tard. Denis était quasiment certain que ces deux-là ne s’étaient jamais croisés.

L’appartement de Denis était surchauffé par le sol et le plafond, sans réglage possible. La chaudière qui servait les trois barres et quatre tours de la cité était au pied de son immeuble. Etant le premier servi, l’eau qui circulait dans les tuyaux y était encore bouillante. Le fond sonore était celui d’un samedi, davantage de télés, davantage de disputes, de perceuses et d’aspirateurs. Denis, nu et recroquevillé sur son lit, captait et retenait toutes ces sensations, elles se mélangeaient à l’évocation mentale de l’histoire, la conduisaient sur des chemins imaginaires et fantasques. Il en oubliait par moment sa responsabilité de témoin. Invariablement l’image du jeune homme dans le RER refaisait surface, et en surimpression, celle, obsédante, de son corps vivant séquestré dans une cave, ou mort, abandonné sur un terrain vague. Cependant, un autre scénario interférait, celle du couple fuguant, échappé des pressions de leurs familles et de la cité. Il fallait qu’il sache, il avait besoin de connaître la vérité du regard sauvage de la fille, contrastant avec l’apparente assurance du garçon. Alors il élabora et compara des plans. S’il parlait à la police, il était possible qu’une romanesque histoire d’amour prenne fin par sa faute. S’il ne parlait pas, il mettrait peut-être la vie du garçon en danger.

Toute la journée, il fut troublé et angoissé par ces deux hypothèses. Dans la nuit, une insomnie amplifia encore son état. Il ne put s’endormir qu’après avoir décidé de mener lui-même l’enquête. Quelques mois plus tôt, à coup sûr il n’aurait rien fait, ni même remarqué la scène du RER. Mais là, maintenant, il ressentait le besoin impératif de connaître le destin du disparu, malgré les risques. Il était très inquiet à l’idée d’enquêter dans la cité, de questionner guetteurs et caïds. Après presque trente ans de quasi transparence, il allait devoir prendre corps, sortir de son rôle de figurant toléré, troubler la fourmilière, avec l’avantage cependant de faire partie de ce système, depuis toujours. Une sorte d’espion sans hiérarchie, au service de personne, infiltré depuis la naissance.

5.

Le lendemain, au repas du dimanche, ses parents le trouvèrent excité et bavard. Cela les rassura, mais les surprit aussi. Généralement, ils n’échangeaient que l’essentiel et quelques souvenirs heureux, toujours les mêmes. Son père choisissait un bon vin mais pas trop cher, le servait raisonnablement mais suffisamment pour assurer l’inévitable sieste digestive sur le canapé, après le café. Fripouille, le caniche vieillissant de ses parents, s’étalait contre son ventre. Denis s’abandonnait alors à une douce langueur, bercé par les ronflements en stéréo de Fripouille et de son père, assoupi comme un soldat, droit sur son fauteuil au tissu usé. Seule sa mère, en scripte attentive, suivait les fantasques rebondissements du sitcom hebdomadaire. Denis s’endormait heureux et se réveillait groggy et déprimé.

Denis était enfant unique, ou presque. Il avait une sœur aînée, mais en photo seulement. Deux ans avant sa naissance, elle était morte dans son berceau. Elise, c’était son nom, n’avait pas atteint ses quatre mois. Son visage inexpressif, immobile, était gravé dans sa mémoire. Durant tous les repas de toutes ces années, elle était là, sur le buffet, toujours à la même place, légèrement à la droite de son père dans le champ de vision de Denis. Ils n’en parlaient jamais, sa mère n’avait plus vraiment de peine, mais n’osait pas ranger la photo. Il aurait fallu le faire à la naissance de Denis, maintenant c’était trop tard. Un fois par an, elle allait, seule, entretenir et fleurir la petite tombe au cimetière de Bagneux. Ce jour-là, elle était un peu plus triste que d’habitude et son père encore plus irritable. Denis ne pouvait ni s’émouvoir ni en vouloir à ce visage au regard sans âme. Cette photo était plus qu’un objet, mais moins qu’un souvenir. Simplement le souvenir de la tristesse de sa mère, le jour du cimetière, le souvenir d’un souvenir.

Ce dimanche-là, il ne s’avachit pas et posa des dizaines de questions à sa mère. Secrétaire attachée au groupe des élus socialistes de la mairie de Bagneux, Odette avait une bonne connaissance de la ville. C’était les jeunes de la cité des Pervenches qui intéressaient Denis, car il soupçonnait que c’était là qu’habitaient les filles du RER. Il voulait reprendre contact avec les militants du Parti socialiste qu’il avait un temps côtoyés. Il pensait à juste titre que c’était le meilleur moyen d’arpenter les cages d’escaliers sans attirer l’attention. Ses parents mirent sa logorrhée sur le compte de son malaise récent. Quand il partit vers dix-sept heures, ils n’étaient plus très rassurés. Epuisés d’avoir autant parlé, ils n’en discutèrent plus entre eux. Ils n’eurent même plus la force de leur balade avec Fripouille au parc paysager. Etonné et jappant, celui-il gratta la porte d’entrée. Son maître lui ouvrit et enfin il put pisser sur le trottoir à travers le grillage bordant le minuscule jardin du pavillon.

Par téléphone, Denis prévint dès ce soir-là Aline de son absence à l’agence pour une semaine. Il la trouva triste et peu bavarde, ce qui l’arrangea, n’ayant pas à développer les raisons de son malaise. Elle écoutait à peine, il pouvait palper sa détresse, le dimanche soir à son niveau maximum. L’idée, la perspective du suicide d’Aline lui effleura l’esprit, il en fit mentalement le scénario, et imaginait les collègues et la famille commentant la terrible nouvelle : « On n’a rien vu venir, il y a quelques jours encore elle plaisantait » ; « Elle avait pourtant un caractère fort, on n’aurait jamais pu imaginer, on la trouvait même un peu chiante » ; « Elle semblait n’avoir besoin de personne, elle claironnait ne jamais vouloir vivre en couple ».

Denis saurait à ce moment-là que tout le monde, comme lui-même, mentait, que chacun avait au moins une fois envisagé le suicide d’Aline, mais que personne n’avait jamais osé lui parler ou tenté de briser son mur de cynisme. Ces pensées évanescentes se dissipèrent à la seconde où la conversation prit fin et qu’il raccrocha. Sans doute en va-t-il ainsi de notre préparation au tragique, par d’imaginaires, indolores et brèves anticipations.

6.

« - Allo Hélène, c’est Denis ». Il pensait qu’elle ne le reconnaîtrait pas immédiatement, cela faisait si longtemps qu’il n’avait plus mis les pieds dans une réunion de section du Parti. Mais les politiques ont une mémoire surprenante. Elle répondit, avec sa voix volontaire de directrice d’école, comme s’ils s’étaient vus la veille, sans aucune intonation d’étonnement :

« - Comment vas-tu, Denis ? Toujours banquier ? Tes parents sont fiers de toi, tu sais ! ». Il lui donna longuement des nouvelles, cette partie-là était assez facile, puis se lança d’une voix hésitante :

« - Tu sais, je voulais te dire, si vous avez besoin de monde pour tracter ou pour le porte-à-porte avant les régionales, tu peux compter sur moi.

- D’accord mon grand. T’as qu’à passer au local mercredi soir, il y a une réunion de section. Et puis ce week-end, on fait les boîtes-aux-lettres et le marché, comme d’habitude»

Quand ils raccrochèrent, Denis souffla, il n’avait pas imaginé que cela serait aussi facile, il était même assez fier de lui.

Hélène s’étonna tout de même de son intérêt pour les régionales, qui ne monopolisaient généralement que les élus, ainsi qu’une brigade de volontaires désignés parmi les employés municipaux, les seconds étant très redevables aux premiers. Une union de la gauche brinquebalante, pilotée par le Parti communiste au grand désarroi des socialistes locaux, tenait la mairie de Bagneux depuis plus de quarante ans.

La réunion se déroulait dans une salle de classe de l’école primaire des Tertres, au rez-de-chaussée de la barre des Cuverons. Les participants étaient assis sur des bancs d’écoliers, les genoux coincés sous les pupitres, et Hélène, chef de file socialiste de la commune, dominait du bureau de la maîtresse, ce qui lui allait très bien. Denis n’était pas venu depuis des années, mais à quelques exceptions près, les militants étaient les mêmes, simples, généreux et sincèrement dévoués pour la plupart. Seuls les trois ou quatre élus importants, détenteurs de délégations, et quelques autres qui ambitionnaient de l’être se distinguaient, reproduisant à l’identique le comportement des leaders nationaux. Compétition, clientélisme, langue de bois, mauvaise foi, tout y était. Cependant, les enjeux n’étaient ici ni un ministère ni quelque haute fonction d’état, mais une présidence d’association de parents d’élèves ou autre caisse d’action sociale. Les fonctions de maire et député étaient imprenables, depuis toujours réservées à des communistes par d’obscures décisions régionales. La seule élection individuelle accessible à ce carré d’édiles locaux était celle de conseiller général. La désignation du candidat par les « instances fédérales » donnait toujours lieu à d’âpres et secrètes manœuvres. Les conflits se réglaient tous les deux ans à l’occasion du congrès national, par le fameux vote pour les différents courants dont seul le Parti socialiste a le secret. Les nouveaux venus découvraient alors que ces petits chefs représentaient des courants différents et que ce vote fixait jusqu’au congrès suivant leur leadership sur la section locale. Denis se souvint d’avoir été surpris d’une telle sophistication pyramidale de ce qui lui paraissait jusqu’alors plus proche des algarades du village d’Astérix.

Tous les camarades étaient contents de revoir Denis. Après les débats, comme souvent, les fidèles d’Hélène finissaient la soirée à la brasserie Zeyer, première lumière de Paris lorsqu’on y pénétrait très tard par la porte d’Orléans. La plupart étaient de bons vivants retraités, aux pensions suffisantes pour profiter du quotidien sans angoisses matérielles, espèce en voie de disparition, à force de crises et de réformes des retraites. A son corps défendant, Denis s’était trouvé en confiance parmi eux. Leur accueil toujours amical contrastait avec l’ambiance de la faculté de médecine, et son identité avait pu facilement s’y développer. En même temps, il les traitait à part lui de vieux cons manipulés, et en vérité il s’en voulait de ne pas être capable de rompre avec cette douceur utérine pour affronter le cynisme du monde réel. L’échappatoire avait été la Société Générale. Certes les discussions y étaient pauvres et les ambitions limitées, mais il avait retiré une forme de fierté d’intégrer le monde des actifs. Il s’était même senti quelque temps plus vivant, avant de progressivement déchanter.

Les questions, les souvenirs, les plaisanteries fusaient, Denis répondait et relançait aimablement, d’autant plus détendu qu’il avait réussi à s’inscrire au tractage des Pervenches, en binôme avec Emile, qui y vivait depuis toujours et en connaissait chaque escalier. Professeur de français au collège Henri-Barbusse, celui-ci s’occupait d’une association de soutien scolaire dans la cité. Il connaissait à coup sûr les filles du RER. Au détour d’une conversation, Denis évoqua le garçon disparu. Emile ne cilla pas. Si le couple du RER avait été connu, l’histoire aurait circulé, et Emile aurait réagi. Il ne l’avait pas fait, ce qui alimentait le scénario romanesque de Denis. En rentrant sur Bagneux, il proposa de raccompagner Emile. Dans le hall de sa cage d’escalier, les guetteurs s’ennuyaient. Il pleuvait et les acheteurs ne se bousculaient pas ce soir-là. Ils ne firent pas attention à eux, Emile faisant partie des têtes connues. Il ne les salua pas, il ne voulait pas copiner avec les dealers, mais ne les dénonçait pas non plus. Sa méthode, c’était d’agir sur les familles, et sur les plus jeunes tant qu’il était encore temps. Denis démarra et rentra aux Tertres. Il ne disposait pas de place réservée au parking couvert, d’ailleurs beaucoup moins sûr que le trottoir. Il se gara sous un panneau d’interdiction, dans la pente raide qui dévale jusqu’au carrefour des Blagis, check-point séparant Bagneux de Sceaux la bourgeoise. De ce côté de la frontière, la police n’enlevait pas les voitures, ni même les épaves. En entrant dans son hall, il échangea le petit signe de tête habituel avec Youssouf, en tractation avec une fille en manque et très agressive. Contrairement à Emile, Denis ne montrait aucune réprobation même passive, et finalement se sentait en sécurité au douzième étage du donjon de sa cité château-fort. Quand on ne s’opposait pas au trafic, le seul danger venait des camés en manque qui traînaient dans les coursives de l’immeuble. Même quand il ne pouvait les éviter, Denis avait appris à désamorcer leur agressivité.

7.

Il restait trois jours avant le tractage des Pervenches, cette histoire devenait l’obsession de Denis, et ses vacances forcées n’arrangeaient pas les choses. Il ne parvenait plus à se concentrer sur rien, il lisait dix pages de « La mort à Venise », le dernier livre qu’il avait emprunté à la bibliothèque Marcadet, pour s’apercevoir qu’il n’en avait rien retenu. Il n’arrivait plus à manger à heures fixes et grignotait de nombreuses fois dans la journée, le nez collé à la fenêtre. Son regard, par habitude, flottait sur les façades des immeubles, guettant les petits signes de vie, mais de jour il n’y distinguait pas grand-chose. A la lumière naturelle, les vitres restaient opaques. Au-delà de la cité, la vue embrassait une grande partie de la banlieue sud-est et il se demanda si le disparu se trouvait là, invisible dans ce morceau de territoire.

Il réussit enfin à s’extirper de son mirador, il voulait revoir son visage, alors il descendit jusqu’à la gare du RER, repassa devant la maison. Les fenêtres étaient éclairées, une voiture de police était garée à cheval sur le trottoir, devant le portail. Denis n’osa pas ralentir le pas. Sur les arbres de la rue, jusqu’à la station, des affiches étaient collées. La photo était la même que celle du guichet de la gare, mais cette fois-ci avec une légende manuscrite :

Laurent Desormeaux, 21 ans, disparu le 15 septembre 1998 entre Paris et Bourg-la-Reine. Si vous l’avez vu, appelez le 01 46 34 23 11. Merci.

Denis avançait d’un pas mécanique sans s’attarder. Il aurait voulu arracher une affiche, mais n’en avait pas le courage. Il en aperçut une par terre, à dix mètres, piétinée. En passant, il la ramassa et la roula en boule dans sa poche de la façon la plus suspecte. Par chance, personne ne remarqua son geste. Il tremblait et jubilait, poursuivant son chemin comme s’il était suivi par la CIA. Il acheta le Parisien pour faire croire aux agents secrets imaginaires que c’était le but de sa balade, puis rentra chez lui sans presser le pas, les mains dans les poches de son blouson, au contact de sa précieuse boule de papier. Plus tard, après avoir patiemment lissé l’affiche ramassée, il s’aperçut, en feuilletant le journal, que l’annonce de la disparition y était publiée, illustrée de la même photographie.

Le matin-même du tractage des Pervenches, Denis se rendit au centre de cardiologie où un rendez-vous avait été pris par le médecin des urgences, le jour de son malaise. Dans la salle d’attente, décorée d’affiches anti-tabac, anti-alcool, anti-gras, pour résumer anti-plaisir, une dizaine de quinquas et sexagénaires pâles et inquiets patientaient en silence. Diverses réjouissances leur étaient proposées, test d’effort, radiographie, électrocardiogramme, enfin consultation pour dresser le bilan de tout ça. Ils étaient moins fiers que sur le terrain de tennis ou la réunion du lundi. Denis reconnut un homme politique, sans retrouver son nom. Pour lui-même, il n’était prévu qu’une consultation, privilège dû à son jeune âge. Le médecin à l’allure rassurante réexamina le dossier envoyé par les urgences avant de questionner Denis :

« - En principe, ce genre de malaise vagal est consécutif à une période de stress ou une émotion forte. C’est votre cas ?

- Peut-être, je travaille dans une agence bancaire et on est un peu sous pression en ce moment. »

Le médecin ne parut pas très convaincu.

« - Ce type de malaise vous est-il déjà arrivé ?

- Non.

- Bon, il n’y a sûrement rien de grave, mais par sécurité, je vais vous poser un Holter, ça permet de faire un électrocardiogramme pendant vingt-quatre heures. »

Après l’avoir rasé par endroit, il lui fixa à l’aide de sparadrap une dizaine de diodes sur la poitrine, sous les bras et dans le dos, toutes reliées à un boîtier tenu par une ceinture.

« - Gardez-le jusqu’à demain matin, et d’ici-là, ne vous lavez pas. Toutes les demi-heures, notez sur ce carnet tout ce que vous faites, sans oublier d’indiquer l’heure, n’hésitez pas à faire des efforts. Reprenez un rendez-vous au secrétariat, vous ramènerez le Holter ce jour-là. Au revoir monsieur, et n’ayez pas trop d’inquiétude. »

Denis repartit plus amusé que vraiment inquiet. Il sillonnerait les Pervenches à la manière d’un astronaute en route vers la station orbitale, le cœur sous surveillance médicale. Il était plus préoccupé par ce qu’il pourrait noter sur le carnet de bord, pour ne pas mentir médicalement, sans pour autant dire la vérité.

8.

Encombré de son appareillage, il retrouva Emile devant son hall avec un paquet de tracts expliquant l’importance du conseil régional, dont personne n’avait rien à faire, ainsi que le grand intérêt à ce que la gauche y ait la majorité. Tracter dans les cités, c’était du pain béni en comparaison des quartiers pavillonnaires. Vingt cages d’escaliers de cinquante appartements, en moins d’une heure, mille boîtes-aux-lettres pouvaient être servies. Dans le même temps, on couvrait moins de quatre-vingts maisons. Mais avec Emile, on prenait son temps, il discutait avec les personnes croisées ou rendait visite à d’autres. Sa bonhomie, son accent pied-noir, son humour juif, son association de soutien scolaire l’avaient rendu populaire. En cette fin d’après-midi, de nombreux groupes discutaient sur les trottoirs, dans le parking central et autour des deux terrains de basket. Denis donnait laborieusement le change minimal au bavardage d’Emile, mais il était aux aguets, scrutant attentivement les filles qu’ils croisaient. Il n’aurait pas su décrire fidèlement les traits des deux copines du RER, mais il était certain de pouvoir les reconnaître. Il se sentait très tendu et combattait l’emprise de son émotion. Il avait des sueurs froides, perdait ses moyens comme lorsque, plus jeune, il s’adressait à une fille qui lui plaisait, ou passait un oral d’anatomie. Depuis sa syncope, il était angoissé par le fait que ça puisse se reproduire, ce qui augmentait les probabilités d’un nouveau malaise. Au bout de trois heures et plus de mille tracts distribués, rue des Pervenches, rue des Colibris ou rue du Champ-des-Oiseaux, il ne vit pas les filles. Il croisa simplement quelques anciens copains de lycée et du club de foot où il avait fait, à dix-huit ans, un discret passage d’une année, principalement sur le banc des remplaçants. Vu son état, il fut soulagé de rentrer bredouille, après avoir promis à Emile de venir rapidement donner un coup de main à l’association.

9.

Le cardiologue était dubitatif, réexaminant le long rouleau racontant vingt-quatre heures de la vie du cœur de Denis, le comparant régulièrement avec le carnet racontant les mêmes vingt-quatre heures du reste de son corps.

« - Hier de dix-sept heures à vingt heures, vous avez noté promenade. C’était une marche flâneuse, ou plutôt sportive ? Parce qu’il y a quand même de l’arythmie… »

Denis ne voulait pas trahir le secret de ses émotions.

« - C’était au parc paysager de Bagneux, il y beaucoup de pentes assez raides, et mon ami est sportif, il marche toujours très vite, j’avais du mal à suivre, je manque d’entraînement.

- Bon. Le nombre d’extrasystoles est également un peu au-dessus de la moyenne, mais rien d’alarmant. Surtout, revenez me voir si vous avez un nouveau malaise, on fera des examens plus approfondis. »

Il quitta le centre médical avec une légère et sourde angoisse, il avait depuis toujours une peur phobique de la maladie et de la mort, qui se manifestait par la sensation terrifiante d’être aspiré par un trou noir. Il appliqua sa recette habituelle pour ne pas se laisser emporter par cette spirale, en se remémorant des scènes apaisantes, et depuis quelques mois toujours la même, la fille de l’autoroute, son enfant tenu d’un bras sur sa hanche, la cigarette au coin des lèvres, diffusant un filet de fumée très droit.

10.

A l’instant où il entra dans la salle que la mairie mettait à la disposition d’Emile pour le soutien scolaire, il la vit, seule et grave, appuyée sur le rebord d’une des tables disposées en U. C’était l’une des deux filles du RER, pas l’amoureuse, mais sa copine. Elle semblait plus âgée que dans son souvenir. Il n’avait pas eu le temps de la détailler, et les seuls mots qu’il avait entendus de sa bouche étaient des insultes à l’adresse de Laurent. La dizaine d’adolescents, qui travaillaient en groupes de deux ou trois, étaient visiblement tous des collégiens. Personne n’avait remarqué l’arrivée de Denis, alors il prit le temps de l’observer, trouvant très beau son visage sévère aux couleurs d’épices. Elle avait un profil busqué, ses cheveux bouclés étaient rassemblés sans coquetterie en une queue de cheval, à la manière d’une sportive ne voulant pas être gênée dans ses courses.

Emile le surprit dans sa contemplation :

« - Tu la reconnais ? C’est Fadila, la petite sœur de Mehdi. Elle vient nous donner un coup de main pour les gamins, elle fait un BTS de gestion »

Il sursauta et mentit :

« - Salut Emile. Oui, je l’avais reconnue, mais qu’est-ce qu’elle a changé ! »

A la fin des années quatre-vingts, Medhi avait été avec Denis l’un des rares jeunes du Parti à Bagneux, mais bien plus engagé et vrai militant, ce qui l’avait propulsé responsable local du MJS, le Mouvement des Jeunes Socialistes. Le souvenir de quelques visites chez lui ressurgit. Ca se passait dans un salon recouvert de tapis et d’épais coussins contre les murs, entourant une table basse. Sa mère leur préparait un thé à la chiba avec des gâteaux à la noix de coco qu’il adorait. La petite sœur de Medhi apparaissait furtivement au seuil de la porte, timide mais curieuse de ce visiteur boutonneux qui écoutait sérieusement son grand frère si bavard. Il était alors loin d’imaginer que la petite Fadila, dix en plus tard, croiserait plus sérieusement son destin.

Emile appela Fadila qui s’avança. Sa démarche était déterminée, son allure hostile, comme dans le RER. Elle portait la même tenue de survêtement.

« - C’est Denis, un copain de ton frère, tu te souviens ? dit Emile »

Elle le salua d’une poignée franche, accompagnée d’un hochement de tête volontaire. Non, elle ne se souvenait pas. Son accent de banlieue était très prononcé, mais son élocution aisée et sans faute. Denis lui demanda en bafouillant des nouvelles de Mehdi pour se donner une contenance. Elle les lui donna sans s’étaler sur les détails que, par ailleurs, il connaissait par sa mère qui se tenait au courant de toutes les petites histoires balnéolaises. Mehdi était parti au Québec travailler dans une boîte d’informatique, devenant un exemple de réussite parmi les anciens d’Henri-Barbusse. Pendant qu’elle parlait, il cherchait dans son regard des traces d’anxiété. Il n’y décela rien, si ce n’est l’impression étrange que Fadila semblait porter en elle tout le tribut de la cité, mais tous les espoirs aussi, toute l’énergie. La conversation désormais engagée, Denis se détendit légèrement et se lança dans un interrogatoire discret.

« - Tu le fais où, ton BTS ?

- Dans une boîte catho près de Denfert. La directrice est dingue, mais les profs sont bons.

- C’est pas trop dur de te retrouver toute seule, sans tes copines ?

Denis remarqua que son visage s’assombrit légèrement.

- Oh, je suis pas toute seule, il y a quelques filles de Bagneux, et puis je m’en fous d’ailleurs »

Le ton de sa voix, son regard brutalement fuyant finirent de persuader Denis qu’elle était troublée, il en conclut que quelque chose était arrivé à la copine.

Durant les deux heures qui suivirent, ils n’échangèrent plus un mot. La séance terminée, elle partit sans s’attarder, mais il savait que, désormais, il pourrait la croiser aux cours de soutien.

11.

Quand il revint à l’agence après son arrêt de travail, Anne, Alain et Aline – on les surnommait le triple A de la Société Générale – l’accueillirent avec un peu plus d’effusion qu’à l’accoutumée, mais Aline le scruta plus particulièrement. Fine psychologue, elle n’avait pas manqué de relever les changements qui s’opéraient chez Denis. Quant à elle, pendant les quelques jours d’absence de Denis, un événement inattendu avait stoppé net la dégringolade de son moral. Le lendemain même du coup de téléphone où elle semblait au bord du suicide, elle avait appris le retour en France d’un ami lassé d’entretenir ses chakras en Inde et impatient de retrouver le goût du pâté en croûte et du Croze-Hermitage, ainsi, semblait-il, que le lit d’Aline qu’il avait occupé quelques semaines en 86, avant le grand voyage. Les mails échangés ces derniers jours laissaient entrevoir à Aline d’encourageantes perspectives sexuelles, et peut-être davantage, mais c’était déjà très bien comme ça. Elle s’en trouvait donc moins égoïste, plus réceptive, et se promit d’interroger Denis dès ce midi, où elle l’emmènerait au Bon coin. Ce qui tombait très bien car lui, de son côté, avait décidé de se confier à Aline, de lui raconter son aventure dans les détails. Il la supposait de très bon conseil dans ce genre de situation, et tout à fait prête à devenir sa complice, si son enquête nécessitait de s’écarter de la loi.

Les deux collègues, animés de la même intention, se dirigèrent sans hésiter et sans se concerter vers l’arrière salle, plus propice aux confidences. Après quelques instants d’un silence préparatoire, ils se lancèrent au même moment et avec les mêmes mots « tu sais, je voulais te dire … », ce qui les fit rire et les détendit. Puis ils se firent des politesses et Denis put enfin dérouler son histoire, en prenant son temps, ne voulant omettre aucun détail. Il fut simplement interrompu par Maria, la patronne, qui vint prendre la commande. Aline resta silencieuse, fascinée par le récit autant que par la découverte de ce nouveau Denis, à qui elle n’avait jamais imaginé un destin autrement que médiocre. Il pouvait donc « lui arriver quelque chose ». En dix jours, depuis le vendredi soir où ils s’étaient quittés à La renaissance, leurs deux vies avaient pris en même temps des orientations imprévues. Certes, ce n’était pas comme s’ils avaient pris le maquis sous occupation étrangère, mais l’époque n’étant pas plus héroïque que leur environnement n’était romantique, ces frémissements avaient, par contraste, une allure de petit raz-de-marée.

Quand il eut fini, immédiatement elle lui proposa son aide. A aucun moment elle ne le mit en garde contre les dangers ou l’illégalité d’une telle recherche. Denis espérait cette réaction et il lui sut gré de ne pas le décevoir. Au fond, le volcan Aline ne s’était jamais vraiment endormi depuis les années soixante-dix, et à cinquante ans, elle était à nouveau prête pour l’aventure, quelle qu’elle soit. Déjà, elle s’imaginait raconter la chose à Gabriel, l’ami-amant revenant. En experte analyste de ses propres réactions, elle se dit qu’il fallait appeler les choses par leur nom. C’était l’amour qui, depuis une semaine, lui faisait appréhender tous les événements, en particulier celui-ci, comme sujet à discuter et partager avec Gabriel. Naturellement elle essayait de freiner la tendance, mais tout en elle était prêt à s’y abandonner totalement.

A son tour elle raconta son histoire à Denis, avec toute la prudence et la distance qui s’imposait. Mais tout son corps trahissait l’espoir qu’elle entretenait, ses gestes plus vifs, sa voix plus forte, son élocution plus rapide, ses yeux plus brillants. Denis en fut sérieusement ému, l’état de fébrilité dans lequel il se trouvait ces temps-ci y était pour beaucoup. Il sentit monter des larmes qu’il réussit difficilement à contenir. Les vannes de l’empathie s’étaient ouvertes, que le flot si longtemps retenu empêchait de refermer. Il se trouvait là devant un cas d’école. Une semaine auparavant, il avait pris conscience de la gravité de la dépression d’Aline, élaborant les scénarios les plus tragiques. Une pirouette du destin lui redonnait de l’espoir. C’était d’autant plus émouvant que non réellement accompli, cela pouvait capoter, il y avait de l’incertitude, un suspense qui les tiendrait quelque temps en haleine.

Sans réfléchir, il posa la main sur son bras. C’était la première fois qu’il la touchait depuis ses premiers jours à l’agence, où il lui avait serré la main, sans en prendre l’habitude. Aline avait souvent exprimé qu’elle n’aimait pas le contact, refusait les bises des collègues qui, la connaissant, ne lui en tenaient pas rigueur. Denis était également mal à l’aise avec les effusions et arrivait à les éviter, mais sans la fermeté d’Aline. Il se trouvait le plus souvent à contretemps, tendait la main quand on lui tendait la joue, ou tendait la joue dans le vide quand une collègue le saluait d’un signe de tête. Ne trouvant pas les mots justes pour accompagner son geste, il retira rapidement sa main, mais cela suffit à Aline pour ressentir la proximité de son jeune collègue.

12.

Tous les jours il achetait le Parisien, mais aucun nouvel article sur l’affaire n’était publié. Les affiches déchirées de la rue des Blagis étaient régulièrement remplacées, tout indiquait que le jeune homme n’avait pas réapparu. Matin et soir, en passant devant le guichet de la gare, Denis vérifiait la présence de Laurent sur l’affiche des disparus. Il faisait un signe au guichetier dont le visage, premier apparu au réveil de sa syncope, resterait pour longtemps gravé dans sa mémoire.

Un samedi, voyant qu’il était à son poste et voulant profiter de ce début de connaissance, Denis s’arrêta au guichet afin d’acheter un billet pour Saint-Germain-en-Laye, hors couverture de sa Carte Orange et où il n’avait aucune intention d’aller. Ils se saluèrent avec un peu plus de démonstration. Le guichetier engagea la conversation en lui demandant des nouvelles. Denis, profitant qu’aucun voyageur n’attendait et qu’il ne gênait personne, fit un effort pour lui en donner d’assez précises. Le guichetier assura que sa belle-sœur était également vagalienne, qu’au début ça affolait toute la famille, que maintenant elle dédramatisait et que du coup, les malaises étaient plus rares. Denis profita du bavard pour lui demander innocemment des nouvelles du disparu de la photo, racontant qu’il voyait les affiches sur une bonne partie de son chemin et que forcément, il ne pouvait y échapper. Le guichetier prit alors le ton de la confidence, raconta que le jeune homme vivait tout près d’ici – ce que Denis fit semblant d’apprendre – et que tous les soirs, à l’heure où Laurent rentrait habituellement, sa mère venait hanter la gare.

« - Elle fait peine à voir, on ne sait pas quoi lui dire, je crois que ça l’a rendue à moitié folle. Elle nous pose toujours les mêmes questions, tous les jours elle nous décrit son visage, son allure, ses habits. »

Denis ne poursuivit pas la discussion, craignant de paraître un peu trop curieux. Il imagina que les policiers s’intéressaient à toute personne posant des questions sur l’affaire, et donc potentiellement suspecte. Ne disait-on pas que le meurtrier revient toujours sur les lieux du crime ? Quand il passerait le soir, désormais il chercherait la présence de la mère.

13.

A la nuit tombée, Denis tournait en rond dans son salon. En passant, il jetait un coup d’œil machinal par la baie vitrée, qui couvrait entièrement la façade de la pièce. Toute la banlieue scintillait. Dans cette Voie lactée artificielle, il avait ses repères. En face, plein est, la ligne lumineuse de l’autoroute A6, comme une balafre, traversait de part en part le paysage urbain. Cinq lignes à haute tension pénétraient parallèlement dans le grand Paris, fichées de veilleuses aux lueurs rouges. La guirlande des avions à l’approche d’Orly clignotait en rythmes syncopés. Les châteaux d’eau de l’Hay-les-Roses dominaient dans la pénombre. A droite, vers le sud, si près, au bas de la colline se trouvaient le quartier pavillonnaire de Bourg-la-Reine, la maison de Laurent, sa mère, cassée, détruite, dans un sommeil de somnifères, lourd et triste. Au nord, on devinait Paris, dont le halo était plus intense. Le périphérique était souligné par les hauts immeubles qui le longeaient. Plus près dans cette direction, les Pervenches. A nouveau Denis joua avec l’idée que son champ de vision englobait les lieux où le fils souffrait et la mère pleurait. Depuis sa discussion avec le guichetier, il ne croyait plus à la fugue romantique. Laurent n’aurait pu laisser sa mère dans un tel désespoir, sans un signe.

Ce soir-là, il fut tenté d'avertir la police. Mais depuis qu’il avait vu Fadila au cours de soutien, son enquête prenait une nouvelle dimension. Il ne voulait rien faire qui pût lui nuire. Au bout d’une longue heure de réflexion tumultueuse, il se ravisa et décida de la questionner dès le lendemain.

Il ressentit le besoin d'en parler à Aline, il avait besoin de son aide. Malgré l'heure tardive, il lui téléphona. Il la dérangea en pleine baise, depuis une semaine elle rattrapait le temps perdu. Sans doute euphorisée par le plaisir, l'alcool et les joints, elle était très excitée par la perspective d'agir. Ils convinrent d'un apéritif de crise, le lendemain à la Renaissance, avant le cours du soir aux Pervenches. Denis fut rassuré par ce début de plan, et son angoisse s'atténua. Cependant il ne dormit pas, rejouant à l'infini le scénario du lendemain. Son cœur battait plus fort, dans le noir il ressentait les vibrations du flux sanguin sur toute la surface de son corps. Ce tempo régulier, puissant, le rassura. Habituellement, son corps le gênait, il ne se regardait que très peu dans les miroirs, et l'hyper-conscience qu’il en eut à cet instant l'étonna et lui plut.

14.

Il fut assez surpris par l’allure de Gabriel. Il s’était imaginé une copie de Georges Moustaki, en sari et queue de cheval. Mais c’était sans compter sur son retour gourmand à la civilisation occidentale. Il avait troqué le sari pour une tenue de professeur d’histoire, pantalon en velours côtelé et veste en laine avec ronds-de-cuir. Ses cheveux étaient courts, le nez et les oreilles sans poils apparents, les sourcils non broussailleux, et la barbe de deux jours à peine. Aline n’était pas étrangère à cette netteté qu’il ne portait pas encore avec naturel. Seules concessions à son récent passé chamanique, il portait des sandales avec des chaussettes et marchait à la vitesse de David Carradine dans Kung-fu.

Il parlait lentement, Aline l’écoutait avec un air béat que Denis ne lui avait jamais vu. Ses paroles étaient rares, leur lent débit, sa voix grave et son regard fixe le faisaient passer pour un fin et sage psychologue. Denis exposa en détail les derniers événements de l’affaire. Ils discutèrent un moment de la marche à suivre mais tombèrent assez rapidement d’accord pour jouer la carte de la vérité avec Fadila. Si l’hypothèse dramatique s’avérait juste, il fallait agir vite. Gabriel et Aline l’accompagneraient à Bagneux. Dans un premier temps, ils passeraient aux Tertres prendre la voiture de Denis. Aux Pervenches, Gabriel et Aline resteraient à proximité, et Denis parlerait à Fadila, peut-être à la fin du cours, pour ne pas éveiller les soupçons d’Emile. Ils se mirent en route.

Denis restait silencieux, il connaissait par cœur la route jusqu’aux Pervenches, dos d’ânes, virages, passages cloutés. La conduite ne lui demandait aucune concentration, toute sa pensée portait sur la scène à venir. Il avait peur mais il était sûr d’y arriver, sa détermination l’étonnait. Aline parlait sans discontinuer, il ne l’écoutait pas mais ça ne le gênait pas. Gabriel était fasciné par la barre des Cuverons, qu’ils longèrent sur plus de trois cents mètres. Etant construite sur une pente, bien en contrebas de la route, elle était dotée de cinq passerelles qui reliaient le trottoir aux entrées situées au niveau du 3è étage. Gabriel s’imaginait qu’un apprenti architecte des années soixante, vaguement inspiré par Le Corbusier, avait voulu insuffler-là l’idée d’un paquebot amarré à un quai. Bien involontairement il aurait été avant-gardiste, le profil des bateaux de croisières géants ayant pris par la suite des allures de HLM flottants.

Le trajet dura à peine dix minutes. Arrivés devant la salle, sans un mot et sans un signe, Denis descendit, Aline prit le volant et la voiture s’éloigna rapidement. Le cours n’avait pas encore débuté, et comme Denis l’avait prévu, Fadila était seule, disposant les tables en U. Elle ne l’avait pas vu et, comme la première fois, il resta quelques secondes sur le seuil, à l’observer. Son énergie le troublait. Sa crampe d’estomac s’intensifia, dont il ne savait pas exactement si elle était due à l’imminence de la discussion cruciale ou à l’effet que lui faisait Fadila. La sobriété et la précision de sa gestuelle accentuaient sa féminité, une féminité vaillante et efficace. Il ouvrit bruyamment la porte vitrée pour signaler sa présence et ne pas la surprendre. Elle se retourna, le salua d’un léger sourire tout en lui tendant la main comme lorsqu’Emile les avait présentés. Denis comprit qu’elle ne faisait pas de bises, ni la première fois, ni jamais. Avant qu’il n’engage la discussion comme son plan maintes fois ressassé l’avait prévu, elle attrapa une table par un côté, l’incitant à l’aider sans minauder. Ils passèrent ainsi quelques minutes à déplacer les meubles, sans échanger un mot. Cela le détendit, mais il sentait sa détermination s’étioler et les minutes où ils seraient encore seuls filer. Alors, dès que la dernière table fut disposée, il attaqua :

« Fadila, faut que j’te parle, mais sache avant tout que je te veux aucun mal, je veux simplement comprendre ce qui se passe. »

Instantanément, elle pâlit, il la sentit quelques secondes désemparée avant de rapidement se reprendre et se raidir. Il sortit de son jean l’annonce du Parisien sur la disparition de Laurent, la déplia difficilement car ses mains tremblaient, et la lui tendit.

« J’sais que tu connais ce mec, j’t’ai vue dans le métro avec lui et une autre fille. J’veux savoir ce qui lui est arrivé et qui est cette fille. »

Elle ne prit pas la photo, ni même ne la regarda. Emile arrivait en compagnie d’un élève rencontré en chemin. En une fraction de seconde elle sembla mener une réflexion intérieure intense, puis répondit :

« N’en parle à personne et attends-moi après le cours. Fais comme si tu me raccompagnais. »"

Ils ne s’adressèrent plus la parole, évitant même de se croiser en déambulant parmi les élèves, concentrés sur leurs devoirs. Denis s’occupait de la physique et des sciences naturelles, Fadila des maths, Emile du français. Les élèves étaient tous des collégiens motivés, plutôt parmi les meilleurs. Emile aurait souhaité la présence d’élèves en difficulté, mais il ne parvenait pas à les faire s’accrocher. Involontairement, le cours de soutien formait une élite de quartier, celle que la droite citerait en exemple, argumentant que la pauvreté ne justifie pas la délinquance, que lorsqu’on veut on peut, et autres assertions qui mettaient Emile en rogne.

Denis s’isola un instant pour appeler Aline et la tenir au courant. Il lui demanda de ne pas se montrer à la sortie de la séance. Il l’appellerait après sa discussion avec Fadila. Aline s’inquiétait, mais était très contente de ce parfum d’aventure à laquelle Gabriel participait. Ils étaient là, à attendre sur le parking depuis déjà trois quarts d’heure, les guetteurs du quartier les avaient repérés. Aline avait un peu la trouille, mais le calme de Gabriel, sa respiration régulière l’impressionnait. Sa corpulence aussi, qui remplissait pleinement l’habitacle de la petite voiture. Il était en train de s’ériger aux yeux d’Aline en héros protecteur. Elle qui avait l’habitude de tout gérer pouvait souffler, et relâcher d’un coup des années de tension.

Le cours se terminait, Emile ne traîna pas, confiant les clés du local à Fadila. Il sentait naître une idylle entre elle et Denis. Il l’envisageait avec bienveillance et ne voulait pas les gêner. Denis prolongeait volontairement la discussion avec un adolescent qui l’avait interpelé à propos de la supériorité physique des noirs. Il essayait de le convaincre que ce genre de propos ne faisait qu’amplifier le racisme, mais c’était surtout un moyen d’attendre que tout le monde s’en aille, et de se retrouver seul avec Fadila. Enfin l’adolescent rangea ses affaires. Il s’éloigna d’un pas chaloupé, résultat d’un entraînement quotidien. Fadila referma la porte.

« Parlons ici, je préfère qu’on me voie pas avec toi dehors. »

Dénis était intimidé, il acquiesça d’un hochement de tête.

« Comment tu connais ce type, Laurent ?

- J’ai vu sa photo dans le métro. J’avais l’impression de le connaître. »

Il poursuivit par un mensonge :

« - C’est quand je t’ai vue toi que je me suis rappelé la scène du métro. Faut dire que vous m’aviez impressionné, avec ta copine.

- C’est tout ce que tu sais ? »

Elle semblait déçue. D’évidence, elle aussi était en quête de réponses. Elle hésitait à parler. Elle avait peur et son regard avait perdu de son assurance, ce qui toucha Denis et lui donna la force d’insister.

« - Oui, c’est tout, je ne connais pas ce mec. Il est peut-être en danger et ça me fait chier. Je n’ai pas non plus envie de parler aux flics, je n’ai pas envie de les voir débarquer dans la cité comme des lourdingues qu’ils sont. »

Ce langage rassura Fadila. Après tout, il était de Bagneux, et en plus un ami de son frère, ce grand frère parti à l’autre bout du monde, qu’elle idolâtrait, et pas seulement pour les jeux vidéo collectors qu’il lui envoyait régulièrement. Elle garda le silence deux pleines minutes, son regard se portait sans les voir sur les lampadaires du parking, dont la lumière hypnotique se diffractait sur la baie vitrée sale et embuée du local. Denis ne perdait aucune inflexion de son visage. Il ressentit une envie irrésistible de la prendre dans ses bras, de la serrer silencieusement.

Rassemblant toute sa volonté, elle se lança :

« Voilà, Laurent, tu sais rien de lui, tu vas être déçu et je flippe vraiment pour Yasmina. C’est ma cousine. »

Denis se figea, attendant la suite sans la demander, mais déjà il sentait que la vérité échappait à tous les scénarios qu’il avait mentalement construits.

Fadila le scrutait. Elle avait peur, mais il fallait qu’elle partage le secret qui l’angoissait. Denis n’avait peut-être pas les épaules pour sortir tout le monde de ce pétrin, mais en tout cas il tombait du ciel. Elle n’avait pas le choix, et de toute façon, la situation ne pouvait être pire. Et puis il y avait autre chose. Elle sentait bien l’effet qu’elle lui faisait, et n’y était pas indifférente. Il n’était pas spécialement beau, mais elle aimait les mecs gentils. Denis était de ce genre-là, et dans la cité, ils n’étaient pas nombreux. Elle n’avait pas envie de lui faire prendre des risques, ni de lui être redevable. Avec Yasmina, elles se battaient depuis toujours pour ne dépendre de personne. Mais la tension était trop grande, il fallait qu’elle baisse la garde, et puis après tout, c’est lui qui était venu la chercher.

« - Ecoute-moi bien. Ton Laurent est un dealer, un petit. Il se fournit ici et arrose en shit tous ses potes bourges de Bourg-la-Reine et de Lakanal. Il est en prépa dans ce bahut. Il a arnaqué Dieudo, il lui doit cinquante mille balles. Et ce con peut pas les lui rendre car il les a flambés. Dieudo est fou, il veut lui faire la peau. Alors Laurent s’est tiré. »

Denis encaissait. Le personnage de Laurent qu’au fil des semaines il avait réinventé s’effondrait comme un miroir brisé. Cependant, comprendre lui donnait de l’assurance. Il voulait en savoir plus, ses pensées moulinaient déjà pour trouver des solutions. Dieudo, de son vrai nom Dieudonné Toussaint, qu’il connaissait de réputation, était le caïd en chef de la cité des Pervenches. Il y menait le trafic de came d’une main de fer.

« - Et Yasmina ?

- Cette nulle est tombée amoureuse dingue de Laurent. Elle est prête à faire les pires conneries pour lui. Il l’a enfumée en la jouant grand seigneur, week-ends à Deauville, voiture louée, c’est pour elle qu’il a claqué l’argent du shit, mais elle n’en savait rien, j’te promets.

-Elle est où, là ?

-Elle se planque chez une tante à Joinville, Dieudo la cherche partout pour la faire parler. Toute la bande est sur les dents. Ils n’arrêtent pas de me faire chier, ils me suivent partout aussi, ils savent bien qu’on est tout le temps ensemble avec Yasmina. C’est pour ça que je préfère qu’ils nous voient pas ensemble.

-Ses parents sont au courant ?

-Sa mère oui, mais avec Dieudo, elle fait la conne qui comprend rien, et ça marche pour l’instant. Son connard de père s’est barré au bled il y a dix ans, il s’est remarié, il donne plus de nouvelles. »

Fadila était au bord des larmes. Tout son stress s’évacuait par les mots. Denis, dans un geste réflexe instinctif qui l’étonna lui-même, lui prit les mains, elle ne les retira pas et continua.

« - J’ai vu Yasmina juste avant son départ, on fait le même BTS. Quand elle a vu l’article dans le journal sur la disparition de Laurent, elle n’est pas rentrée à Bagneux. Elle savait que Dieudo allait s’en prendre à elle. Elle a jeté son portable, elle est persuadée que Dieudo peut la faire repérer par la police. Tout le monde dit que c’est un indic, qu’il surveille les islamistes pour les flics et qu’en échange ils le laissent faire son trafic tranquille.

- Pourquoi ils se disputaient le jour où je vous ai vus dans le RER ?

- Laurent venait de nous dire qu’il avait mangé l’argent du shit et qu’il pouvait plus rembourser Dieudo, qu’il allait devoir se planquer. Yasmina a pété les plombs et moi aussi. Tu comprends, nous, on habite dans la cité, on savait bien que la bande allait nous harceler. Mais Yasmina est trop accro à son Français. Elle était furax, mais elle aurait jamais pu le larguer. Maintenant elle s’est cassée, et moi j’suis seule. J’ai la trouille, ils peuvent s’en prendre à moi.»

Elle resta un moment silencieuse, prostrée. Denis ne lâchait pas ses mains, c’est tout ce qu’il pouvait faire. Il ne trouvait pas les mots pour la rassurer. N’ayant jamais vécu cette situation, il se sentait malhabile, mais il pressentait que sa seule présence pouvait suffire. Fadila n’était plus seule.

Elle retira ses mains. Comme regrettant de s’être laissée aller, de s’être montrée fragile, elle poursuivit avec une expression fermée :

« - Te mêle pas de ça, Denis. Toute seule je m’en sortirai, j’vais faire profil bas, au bout d’un moment ils me lâcheront. Si tu interviens, ça va foutre le bordel. »

A ces mots, Denis sentit naître en lui un moral de héros, de ceux, réels ou imaginaires, qui enthousiasmaient son enfance. Red Adair volant vers les puits de pétrole en feu, ou Belmondo le Magnifique, dézinguant des espions par poignées, accroché à un hélicoptère. Déjà il élaborait divers plans. Il s’était complètement trompé sur Laurent et avait accusé le coup. Mais là, son imagination se remettait en marche, retricotant une nouvelle toile d’araignée mentale. Malgré ce maelstrom, il réussit à cacher son excitation mêlée de trac. Il fallait qu’il en impose, c’était une expérience nouvelle et il voulait faire un sans faute. Fadila avait besoin de lui, et, par là même, lui donnait une chance de ne plus être transparent.

« - Ecoute, je vais voir ce que je peux faire. Je te promets d’être très prudent, mais ne me demande pas de rien essayer. Ce problème est aussi le mien maintenant. Je vais partir, il faut pas qu’on traîne trop ensemble. »

Il nota son numéro de téléphone sur la couverture du bloc-notes que Fadila serrait contre sa poitrine, il trouva ce geste assez romanesque et fut content de lui.

« On se voit vendredi pour le prochain cours, mais si d’ici-là tu te sens menacée, surtout appelle-moi. »

Malgré son air sombre et quasi hostile, Fadila buvait les paroles de Denis, le timbre de sa voix l’apaisait. Lui n’en n’avait aucunement conscience, au contraire il râlait intérieurement du butter sur certains mots, il n’osait pas fixer son regard trop longtemps, ni lui parler de trop près.

Ils se quittèrent sans un au-revoir, pendant un long moment elle le regarda s’éloigner vers la rue Victor-Hugo. Il marchait d’un pas qui voulait paraître sûr, sentant bien que Fadila l’observait, mais en vérité il résistait au malaise vagal qui, comme un alien rampant l’attaquait par les jambes. Mais cette fois-ci il ne se laisserait pas avoir, par réflexe il alluma des contre-feux. Il synchronisa sa respiration au rythme emballé de son cœur, opposa une résistance mentale à l’évidence supposée de sa syncope. Lutter contre cette fatalité revenait à lutter contre le mal lui-même, ce syndrome en large partie psychosomatique se combattait par la force de la pensée. Il se concentra sur sa marche, tout en évoquant la fille de l’autoroute. C’était l’image la plus prégnante de son imaginaire, l’enfant sur le flanc, la fumée très droite, la sérénité au milieu de l’agitation. Il avait appris de son premier malaise que si cette sensation, depuis les jambes atteignait la poitrine, alors sa respiration deviendrait difficile, sa déglutition se bloquerait, sa vision se rétrécirait et en quelques secondes il perdrait connaissance. Grâce à sa résistance, peu à peu le malaise grimpant se délita au niveau de son plexus, lentement il retrouva l’usage ferme de ses jambes. Il aperçut la Ford Fiesta à une centaine de mètres, près du théâtre de Bagneux, sous le faisceau d’un lampadaire municipal. Elle devint une cible qu’il put fixer, et son image, de plus en plus nette au fur et à mesure qu’il approchait, marqua sa victoire sur le syndrome. En atteignant la voiture, totalement remis et un peu crâneur, il en fut à trouver cette expérience solitaire intéressante, et ce syndrome un nouveau compagnon de voyage de sa vie intérieure déjà très foisonnante.

15.

Aline dormait, appuyée sur l’épaule de Gabriel qui, avec des gestes très délicats pour ne pas la réveiller, fumait une cigarette indienne à la forme pyramidale et aux senteurs de patchouli. Denis toqua discrètement sur la vitre avec ses ongles, pour ne pas réveiller Aline trop brusquement. Elle ne se réveilla pas et Gabriel ne sursauta pas, son flegme donnait le sentiment que rien ne pourrait jamais le surprendre. Il caressa doucement les cheveux d’Aline qui se redressa et rassembla en quelques secondes ses esprits, impatiente d’entendre le compte-rendu de Denis.

« - Je vous raccompagne, dit-il, je vous raconterai en chemin. »

Il prit place à l’arrière, laissant le volant à Aline. Il décrivit la situation en détail. La première réaction d’Aline fut la colère contre le destin des femmes, à toujours se laisser embobiner par les mecs, à prendre des risques par amour. Quand Aline parlait des hommes, Denis ne se sentait jamais vraiment concerné, comme ne faisant pas partie de la même tribu. Il ne s’imaginait pas provoquer des passions, et encore moins porter un quelconque préjudice à celle qui, un jour, pourrait l’aimer. Le silence se fit dans l’habitacle, chargé de leur réflexion. Ils avaient dépassé la porte d’Orléans, croisé l’avenue d’Alésia et atteignaient la place Denfert-Rochereau. Il y avait peu de circulation, et seuls les feux rouges cadençaient leur trajet. Ce n’est qu’à Port-Royal, alors qu’ils s’engageaient sur le boulevard Saint-Michel, que Denis fit état de ses cogitations. Comme s’il se parlait à lui-même, il lança :

« - Faudrait payer, je vois que ça qui pourrait marcher. Rembourser la bande à Dieudo du fric que Laurent leur doit.

- Pourquoi pas en parler à ses parents, suggéra Aline, ils doivent être pétés de thunes pour avoir une villa à Bourg-la-Reine.

- S’il l’a pas fait lui-même, c’est qu’il a une bonne raison. J’imagine que ses vieux n’étaient pas au courant de ses petits trafics et qu’il a honte. »

Ils remontèrent le boulevard Sébastopol, puis le boulevard de Strasbourg. Les coiffeurs africains étaient encore ouverts, et leurs rabatteurs toujours à l’affût à la sortie du métro Château-d’Eau. Aline, en bon connaisseur de son quartier, savait qu’à cette heure-ci, il n’y avait aucune chance de trouver une place. Elle se gara à cheval sur le trottoir. La brigade des remorqueurs de la fourrière n’interviendrait qu’à partir de minuit. Ils s’installèrent à la Ferme, rue des Petites-Ecuries. La voix de Marvin Gaye couvrait les leurs, des senteurs de couscous parvenaient de la salle de restaurant. Côté bar se côtoyaient des musiciens sortant des salles du New Morning et les clients du Lavomatic voisin qui se posaient là, le temps du programme de lavage. C’est comme ça qu’Aline avait pris ses habitudes dans cet endroit.

Gabriel, le premier, rompit le silence :

« - Vous travaillez tous les deux dans une banque, ça doit pas être le bout du monde de trouver cinquante mille francs.

Aline rétorqua :

- Oui, faudrait emprunter et rembourser comme tout le monde, ou bien partir avec la caisse du jour. Le petit dealer a beau avoir une belle gueule, je ferais pas ça pour lui »

Un long silence s’installa à nouveau. Denis avait promis à Fadila de l’aider, il ne voulait pas la décevoir. Pour la première fois, il avait de l’importance pour quelqu’un, et il ne reculerait pas.

« - Aline, je vais faire cet emprunt. Est-ce que tu pourrais monter un dossier pour l’achat d’une voiture ? Je demanderai à un concessionnaire de faire un devis. La seule irrégularité, c’est que je te donnerai pas la facture définitive. Comme je rembourserai normalement, personne s’en apercevra, tu risques rien. »

Aline acquiesça sans commenter, elle avait une petite idée des motivations de Denis et avait fait bien pire dans sa vie pour le même genre de raison.

Instantanément, les pensées de Denis, intégrant la décision du remboursement, se projetèrent dans l’avenir, élaborant tous les scénarios qui pouvaient en découler, à la façon d’un joueur d’échec, ou plus anarchiquement d’une fourmi cherchant son chemin dans le gravier, d’un tâtonnement énergivore mais efficace. La difficulté résidait dans la mise en application de ses plans, leur confrontation à la réalité. Il allait devoir entrer en relation avec Dieudonné et sa bande, il fallait qu’il en trouve le courage. Imaginer la scène des centaines de fois lui conférait une forme prémonitoire de réalité et augmentait ses chances de succès. Le même processus mental aidait les athlètes à battre des records, les pilotes à voltiger et les lionnes à rattraper les antilopes.

Il participait a minima et mécaniquement à la conversation de ses amis, qui cherchaient quel type de voiture pouvait coûter dans les cinquante mille francs. Il avait désormais besoin de se retrouver seul pour se concentrer exclusivement sur son projet et, après un délai de politesse que son peu d’assurance lui imposait toujours dans ces situations, il ne tarda pas à les quitter.

En arrivant aux Tertres, il gara la Fiesta entre deux épaves. Il vit Youssouf à sa place, devant l’entrée de l’immeuble. Au lieu de l’habituel signe de tête, il s’arrêta et engagea la conversation :

« - Salut, Youssouf, ça va ?

L’autre se redressa à peine et tourna légèrement le visage vers Denis, en partie masqué par sa capuche. Il émit un borborygme, sans ouvrir la bouche, que Denis interpréta comme une réponse positive.

- J’ai un service à te demander, je voudrais parler à Dieudo, des Pervenches, tu peux m’arranger ça ?

Youssouf se demanda ce que Denis pouvait bien vouloir à Dieudo, mais rien ne changea dans son expression. Il n’était pas d’un naturel très expansif, ce qui impressionnait les petits bourgeois de Sceaux ou Fontenay-aux-Roses qui venaient s’approvisionner ici. La demande lui semblant saugrenue, d’instinct il se plaça sur la défensive et répondit avec agressivité :

- Je suis pas sa bonniche. Si tu veux le voir, t’as qu’à aller zoner au bar de la Mairie.

Denis n’insista pas, il ne voulait surtout pas se mettre Youssouf à dos. Il le croisait tous les soirs, il n’avait aucune envie de rentrer chez lui avec l’angoisse de l’affronter, même silencieusement.

Il conclut rapidement :

- Ok, merci. Salut.

Et s’éclipsa sans attendre la réponse.

Dans son lit, il relut une vieille BD de Tintin qu’il ressortait régulièrement entre deux bouquins. Les cartouches aux interminables bulles ne restaient qu’à la surface de sa conscience, occupée en large partie par l’image de Fadila et leur conversation sans cesse remémorée. Par crainte d’être surveillée, elle lui avait demandé de ne pas l’appeler, d’ailleurs il n’avait pas son numéro. Pour les mêmes raisons, il ne pouvait pas aller la voir. Leur seul lien était les cours de soutien scolaire des mardis et vendredis. Cela lui convenait car en matière de sentiments, le manque d’initiative constituait son principal handicap, et il préférait que leurs rencontres soient ainsi ritualisées.

16.

Au repas du dimanche, sa mère le félicita de son engagement pour la politique et les cours de soutien. Depuis longtemps, elle déplorait intérieurement l’endormissement intellectuel et militant de son fils, qui avait empiré depuis qu’il travaillait dans cette banque. Sans se l’avouer, ça la décevait. Cependant, elle se demandait ce qui avait bien pu ainsi le changer. Il y avait bien eu cet évanouissement et la logorrhée qui suivit, et cela l’inquiétait un peu car ce changement était peut-être le signe d’un problème neurologique, qui expliquerait également la syncope. Elle avait lu récemment dans « Ca m’intéresse » le cas d’un mineur de fond dont une barre de fer avait traversé le cerveau, à la suite d’une explosion. Aucune zone vitale n’avait été atteinte, et il ne perdit même pas connaissance. Il devint un cas d’école pour les neurologues lorsqu’on constata que son comportement social changea progressivement. Entre autres, son empathie disparut, ce qui lui causa rapidement des problèmes relationnels insurmontables.

Aujourd’hui, Denis était moins surexcité, mais il paraissait soucieux et ce changement d’humeur ne rassura pas Odette. Le soir, elle en parla à Marcel qui ne vit là que fadaises de mère angoissée. Elle se promit alors d’interroger Emile, qu’elle croisa le lendemain à l’Atac de l’avenue Aristide-Briand. Il répondit d’un rire jovial comme il en avait l’habitude. Avec son accent pied-noir, traînant et chaleureux, il raconta avec beaucoup d’humour comment Denis était surtout très motivé par la belle Fadila, ce qui expliquait à coup sûr son humeur changeante et son soudain intérêt pour la vie de la cité. Aux inquiétudes d’Odette se substitua instantanément une curiosité forcément teintée d’hostilité. A quoi donc pouvait ressembler cette Fadila qui faisait tourner la tête à son fils ?

17.

Denis tournait et retournait dans ses pensées le scénario de sa rencontre avec Dieudo. Il avait la trouille et se mettait parfois à regretter ces très récentes et longues années où il ne lui était jamais rien arrivé. Les jours avançaient et il ne voulait surtout pas se présenter bredouille devant Fadila. Il restait l’alternative de ne pas se présenter du tout et de replonger dans son confortable terrier, à la façon de l’homme-animal de la nouvelle de Kafka, auquel il lui arrivait souvent de se comparer. Il trouva le courage qui lui manquait en croisant la mère de Laurent, errant sur le parvis de la station de Bourg-la-Reine, comme le lui avait raconté le guichetier. Assise sur le bord d’une jardinière, elle regardait les passants sans les voir. Plus personne ne la remarquait. Comme une clocharde elle faisait désormais partie des repères visuels de la place. C’est son absence et non plus sa présence qui aurait éveillé la curiosité des voyageurs s’égaillant dans les artères de la ville. L’enquête de la police auprès des lycéens de Lakanal avait rapidement révélé que Laurent dealait. L’inspecteur chargé de l’affaire n’avait même pas cherché à remonter la piste des fournisseurs, qu’aucun de ses camarades de prépa ne connaissait. Après tout, Laurent était majeur et la police avait d’autres chats à fouetter. Le désespoir de Nadine Desormeaux décupla, qui découvrait la vie cachée de son fils. La culpabilité de ne pas en avoir eu l’intuition s’ajouta à la terrifiante certitude que son fils avait été assassiné, comme tant d’autres dealers qui n’avaient pas respecté les règles. Sinon, il aurait obligatoirement donné de ses nouvelles. Le père, Charles Desormeaux, reniait son fils, posture crâneuse qui l’aidait à surmonter la douleur. Nadine se retrouvait seule, dans l’incapacité d’attendre chez elle. Alors elle restait là, tournait dans les rues ou refaisait le trajet de Laurent, sans méthode ni espoir. Denis l’observa un moment à travers la vitre de la gare. Il arracha une feuille de son agenda Société Générale, y inscrivit « Laurent va bien ». Il plia la feuille en deux et, en passant, la glissa dans le sac ouvert de Nadine, posé sur le muret à ses côtés. Retrouvant par ce geste le courage qui lui manquait, il prit directement le chemin du café de la Mairie, au centre de Bagneux, à une bonne demi-heure de marche. C’était l’heure de l’apéro pour la bande à Dieudo.

(Fin de l’extrait)

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Publié dans Romans