Veau corse aux olives, noires.

Publié le par Philippe Mangion

Veau corse aux olives, noires.

« Allez, Phil, grouille, on est à la bourre ! » Deux ans que je partage la vie de Patricia, et je ne l'ai jamais vue excitée comme ça. Mais qu'est-ce qu'il m'a pris d'accepter d'aller dans sa Corse natale ? Je suis sûr que ce sont tous des arriérés dans son village. Mais bon, chantage à l'abstinence sexuelle, je n'ai pas résisté une semaine.

Dans l'avion, je lis Corse-Matin, unique journal distribué : « Disparition de l'homme d'affaires grec dans le GR20 : sa carte de crédit a été utilisée à Sartène ». Mon voisin intervient, avec un accent rocailleux : « Hmm, je crrains le pirre ! Il a dû crroiser la rroute d’un meurrtrrier ! »

Arrivée à l'aérogare de Figari. Patricia : « Tu sens l'odeur du maquis ? » ça pue surtout le kérosène, déjà que j'avais envie de vomir. L'avion était secoué par de violentes rafales de vent, spécialité du coin. On a failli se crasher à l'atterrissage.

L'oncle Dumè m'écrase cinq phalanges et puis m'oublie. Je les suis à cinq mètres, en sueur, traînant la valise d'une tonne. Il nous a demandé de lui ramener une découpeuse thermique. Mais à quoi peut bien lui servir cet engin de mort ?

Le parking est dans le noir, l'herbe pousse dans les nids de poules. Je vois bouger une énorme masse entre deux voitures. La trouille ! L'oncle se retourne : « Ce n'est rien, avance ! » Une vache de bande dessinée, pattes maigres et ventre bas, broute avec application ce qu'il reste de haie.

La chambre est glaciale. Les draps sont humides. La vue donne sur le tombeau familial à six places, dont deux vides prêtes à l'emploi. L'oncle s'adresse à moi pour la première fois depuis l'aéroport. « O Coco – je suis définitivement Coco – demain sois prêt à 6 heures, je t'amène aux bergeries de Munatolli, Petru Santu Sbrocchi, mon cousin berger, sera là. Tu ramèneras prisutu et casgiu à Paris. » Au regard de Patricia, je comprends que je n'ai pas le choix. De toute façon, il n'a pas attendu ma réponse.

Le 4x4 fonce sur un chemin raviné et interminable. Je n'en peux plus des cahots, je vais mourir, c'est pire que dans l'avion. La radio crachote les infos locales : « Un bras humain a été retrouvé par … crrrcrrr … près de Muna … ccrrcrr. Des recherches sont … crrrcrrr … gendarmes pensent qu'il s'agit de l'homme d'affaires … crrccrr … disparu il y a une ... » Dumè coupe la radio, l’air sombre. Je n'ose pas l'interroger, je fais comme si je n'avais rien entendu.

On arrive. Une 404 pourrie est arrêtée, moteur allumé, devant un barracun en ruine. Dans la pénombre, un groupe d'hommes s'affaire dans des vapeurs d'essence autour du coffre ouvert. Des cochons sauvages s'occupent alentour, indifférents. On s'approche, ça parle en Corse, je ne comprends rien.

Je me retrouve chargé d'un jambon graisseux et d'un fromage verdâtre. Je tends un billet de 50 au berger, j'attends la monnaie, elle ne vient pas. En compensation, il me lance un paquet sanguinolent : « Tiens, Dumè te le cuisinera. » Dumè : « Tu as de la chance, c’est du veau corse, c’est exceptionnel qu’il en ait. »

Mortel, ce veau aux olives. Quel goût ! Il n’est pas fade comme à Paris. Avec un petit vin de Figari, ce dernier repas a sauvé le week-end. Mais putain, pas fâché de rentrer. Quelle angoisse, ce tueur dans les parages !

Dans la zone d'embarquement, je me détends en tapotant sur mon iPhone. Par curiosité, je googlise Sbrocchi. Réponse : « essayez avec cette orthographe : Seabrook. ». Je clique et je lis en diagonale : W.B. Seabrook (1884 - 1945) : Américain de la Génération perdue, ... cannibale et journaliste ... il a obtenu, grâce à un stagiaire ..., un morceau de viande humaine ... « Ce n’était pas si mauvais, déclara-t-il, cela avait le même goût que du veau, seul un palais très sensible aurait pu faire la différence ... »

Je me réveille dans une ambulance. Dumè est assis à côté d’un homme en blouse blanche. Mais où est Patricia ? Je panique, j’essaie d’articuler sous le masque à oxygène : « … assassin. Pe … tru San ... Petru ... Sbroc ... Ca ... canni ... bale …».

Le médecin me fixe, une seringue à la main : « Vous avez fait un malaise à l’aéroport, monsieur. Je vais vous injecter un petit calmant ». Je me débats, Dumè me maintient : « Allez, reste calme, Coco, on ne va pas te manger

Figari, le 4 août 2014.

Publié dans Nouvelles

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L 11/01/2015 20:12

Bravo j'aime beaucoup

Philippe Mangion 11/01/2015 22:28

Merci beaucoup.

le guilcher Brigitte 05/11/2014 06:14

Bravo pour cette nouvelle. La corse comme on ne l'imagine pas !

lily 23/09/2014 16:03

super... jusqu'à l'humour.... Figari, village de tous les dangers :)
j'ai vraiment vraiment aimé!

Philippe Mangion 23/09/2014 18:36

Merci Lily. Je me suis bien amusé à l'écrire aussi. La photo est réellement ce que je vois depuis le grenier, la nuit en écrivant. Ca incite à écrire des polars, non ?