Au temps où l'avenir n'existait pas

Publié le par Philippe Mangion

Au temps où l'avenir n'existait pas

Il y a Sophie et moi, on a 7 ou 8. Et puis il y a son frère, Rémy. Il a plus de 10, c’est le maître, on est ses esclaves. Notre royaume est la cité-U, on habite là parce nos parents travaillent là. On est les seuls gamins, on connaît tous les escaliers, toutes les cachettes, sous les fondations. L’avenir n’existe pas, on ne se rêve pas, on ne se projette pas. Rémy m’attache à un tuyau, dans le noir, et me laisse là. J’entends des bruits, j’ai peur, je suffoque. Mon avenir, mon rêve, c’est dans quelques minutes, quand Sophie viendra, en cachette, me détacher. Et puis, elle me soignera, dans le noir, me palpera, partout. Moi, je dois rester évanoui, c’est la seule condition. L’avenir n’existe pas.

J’ai 11 ou 12, c’est le collège, Rémy et Sophie sont partis, disparus. Il y a Didier et les disques de ses parents, Brassens, Reggiani, on chante en chœur « La femme qui est dans mon lit n’a plus 20 ans depuis longtemps », on chante en chœur « quand je pense à Fernande, je bande, je bande ». Et puis il y a Benoît, il arrive de Charleville-Mézières, il n’y a pas plus éloigné de Nice que Charleville-Mézières. Il a les yeux bleus, des taches de rousseur, c’est mon premier ami aux yeux bleus. C’est notre nouveau maître, il nous apprend à nous masturber en groupe. Avec Didier on obéit. Le plaisir d’obéir. Notre avenir c’est Benoît.

J’ai 16 ou 17, c’est le lycée. Didier et Benoît sont partis, disparus. Il y a Jérôme. On s’emmerde, on s’emmerde, on se délecte de notre emmerdement. On s’emmerde le samedi après-midi, tout Pink Floyd y passe. Tout King Crimson y passe. Le paquet de Camel aussi, qui finit en mégots sur le trottoir, 3 étages plus bas. On s’emmerde le samedi soir en boîte, à se moquer du funk que pourtant on adore secrètement. On s’emmerde aussi dans la semaine. A se moquer de Martine et de Sylvie, mais à attendre qu’elles nous appellent, quand elles le voudront bien. Parce qu’on est raides dingues. Elles nous ont tout appris, à jouir et à les faire jouir. Notre avenir c’est leur corps.

Publié dans Poésie

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