[Extrait] Le copain de ma sœur alluma l’ampli...
Dernier mois en enfance, roman (extrait)
Le copain de ma sœur alluma l’ampli, prit la guitare et s’assit au bord du canapé-lit. Il plaqua un accord, monta le son puis envoya un autre accord. Mon enveloppe corporelle se mit à vibrer. C’était la première fois que j’entendais un instrument électrique en vrai. Il provoqua la même sensation que lorsque Sophie touchait ma peau. Je ressentais les sons comme s’ils sortaient de mon corps. Il joua une improvisation rock. L’effet était si intense que je craignis que ça me fasse du mal, et me bouchai les oreilles.
Il s’interrompit.
— Tu n’aimes pas ?
— Oui, mais c’est trop fort. Ça me fait mal aux oreilles.
— Ne me dis pas que tu n’écoutes pas la musique à fond, chez toi.
— Oui, mais ce n’est pas la même chose, comme ça.
— Tu veux essayer ?
— Oui, mais je ne sais pas jouer de la guitare.
— Ce n’est pas grave, c’est juste pour ressentir les sensations.
Il plaqua la guitare contre mon ventre, plaça ma main gauche sur le manche, me montra comment pincer les cordes et augmenta le volume. Les premiers sons que je produisis me donnèrent un sentiment de surpuissance. La chambre se remplit d’électricité, les ondes rebondissaient sur toutes les aspérités, s’entrechoquaient pour former à l’infini de nouvelles décharges. Je volais dans un ciel orageux et je faisais gronder le tonnerre. Le champ magnétique s’échappait par la fenêtre comme de la lampe d’Aladin et retombait en gerbes sur toute la surface du cimetière.
Le copain de ma sœur baissa le son, très bas.
— Eh, ne t’emballe pas, tu vas réveiller les morts.
Il reprit la guitare que je ne lui tendis pas spontanément.
— Il faudra que je t’apprenne les bases, sinon tu vas te gâcher dès le départ.
Je ne répondis rien. Je n’avais pas envie d’apprendre, mais simplement de produire des sons électriques, faire vibrer l’air et mon corps.
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