[Article] Le Rêve, un poème de Louise Michel contre l'antisémitisme
En 1898, en pleine affaire Dreyfus, Louise Michel a donné un poème, Le Rêve, à Constant Martin, ancien communard, anarchiste et dreyfusard, pour son ouvrage d'éducation populaire Inquisition et antisémitisme. Leur but est de combattre les préjugés antisémites en délivrant un résumé de l'histoire des juifs. L'oppression des travailleurs et celle des juifs sont mises sur un même plan.
Les poèmes de Louise Michel sont souvent difficiles à décrypter et Le Rêve ne fait pas exception. Pour mieux comprendre le contexte, voici dans un premier temps l'introduction de l'ouvrage, par Constant Martin :
<< Il m’a paru utile, en ce moment où la campagne antisémite, entreprise depuis dix ans par Drumont et ses complices, devient de plus en plus aiguë, passionne tout le corps social et peut, d’un moment à l’autre — ou dans un temps donné —, sous la protection d’un gouvernement clérico-militaire, se traduire en actes terribles de persécution en France et en Algérie, de publier quelques notes historiques sur le peuple juif.
Les camarades qui n’ont guère le temps de s’instruire dans les bibliothèques pourront ainsi confronter leur jugement des choses vécues avec les enseignements de l’histoire sur les griefs reprochés aux Juifs par les antisémites qui prêchent leur extermination.
Que n’a-t-on pas écrit contre le peuple juif ? Quelles calomnies, quelles légendes, rééditées des inquisiteurs ou des jésuites, des financiers chrétiens ou des gentilshommes nobles, n’a-t-on pas propagées, perpétuées sur leur compte ? Qu’y a-t-il de vrai dans les allégations d’un Drumont, lancées dans des foules qu’une éducation chrétienne prépare à les accepter sans contrôle ?
Il est nécessaire, à cette heure où chacun doit prendre parti, que tous puissent se faire une opinion réfléchie sur la question qui nous préoccupe. Il faut que chacun sache où sont ses véritables intérêts, ceux de l’humanité, et que personne ne serve d’instrument conscient à une faction quelconque.
Les historiens font silence sur les faits qui pourraient aider à l’émancipation des travailleurs, et ceux-ci n’ont qu’une vague tradition des événements passés ; c’est pour cela que leurs dominateurs les trouvent toujours faciles à duper et peuvent recommencer contre eux, périodiquement, les mêmes manœuvres.
Voyez de quelle odieuse façon les royalistes et les cléricaux avaient commencé d’écrire l’histoire de la Commune de Paris. Sans la facilité que donne aujourd’hui l’imprimerie pour répandre les idées et la vérité, sans le retour des proscrits et le bon sens populaire, les cléricaux et les journalistes de l’époque auraient représenté les communards aux générations à venir comme un ramassis de coquins cruels, et les Versaillais — Thiers, Galliffet, Mac-Mahon — comme les amis, les sauveurs, les libérateurs du peuple.
Cette façon d’écrire l’histoire n’a-t-elle pas été employée contre le peuple juif vaincu ? Ne sommes-nous pas imprégnés de préjugés reçus et irraisonnés à leur égard ? Ne répétons-nous pas, sans examen, les accusations forgées par des siècles de fanatisme et d’ignorance ?
Il importe donc d’interroger les faits. L’histoire du peuple juif est celle d’une longue persécution. Chassé de ses terres, dispersé à travers les nations, privé de droits, exclu des métiers, cantonné dans certaines professions par la loi même qui l’opprimait, il a subi tour à tour l’inquisition, les expulsions, les spoliations, les massacres. Puis, quand les circonstances l’ont contraint à se faire prêteur, marchand ou intermédiaire — parce qu’on lui interdisait la terre et les corporations —, on lui a reproché les fonctions auxquelles on l’avait réduit.
Les antisémites modernes exploitent ces vieilles rancunes. Ils désignent un bouc émissaire aux colères populaires ; ils détournent les travailleurs de la critique du régime économique pour les lancer contre une minorité déjà frappée par l’histoire. Au lieu d’attaquer les privilèges, ils attaquent des hommes ; au lieu de combattre l’injustice sociale, ils excitent la haine raciale.
Il appartient aux esprits libres de démasquer ces procédés. L’émancipation des travailleurs ne saurait s’accommoder de persécutions religieuses ou ethniques. Elle exige la solidarité de tous les opprimés, sans distinction d’origine ou de croyance. >>
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Le rêve, Louise Michel
Comme le flot frappe la grève
Ou comme aux bois souffle le vent
Aux cœurs aussi chante le rêve
Plus que la vie il est vivant.
Plus puissant que toute puissance
Aussi plus haut il nous devance.
Le rêve est magnifique et grand.
Un homme rêve, un être étrange
Qui jadis devait être né.
Un linceul eut bien fait son lange
Pour vivre aussi dans le passé,
Pour aimer les sombres images
D'égorgement au fond des âges
En des temps au loin effacés.
Il va hanté d'horreur intense,
Il s'en va jetant un seul cri
Un seul dans l'épouvante immense,
Mort aux Juifs ! à tous, sans merci.
Trainant d'inconscientes foules
Au milieu de hurlantes houles
De primitifs il est suivi.
Mais qu'est donc cette fin d'époque
Qui mêle autrefois et demain,
Ce qui vagit à ce qui rauque,
Les râles au rire enfantin ?
Ce temps trouble, où Pierre l'Ermite
De la poussière ressuscite
Pour nier l'idéal humain ?
L’homme cherche un asile sombre
Et le silence autour de lui,
Il fuit le grand souffle dans l’ombre
Qui partout sonne l’hallali
Entrainant les derniers fantômes
Dont les vents chassent les atomes
Disparaissant dans l'infini.
Ces spectres, le sang les appelle,
Partout des lacs en sont creusés ;
Ils y viennent à tire d'aile
Planant sur les morts entassés.
Horribles, toutes les chimères
Mêlant leurs hordes meurtrières,
Au sang boivent par rangs pressés.
Ils vont, ils vont par les vallées
Par les plaines pourpres de sang
Où les foules tombent fauchées
Comme on coupe l'herbe d'un champ.
L'affreuse mer monte et s'élève,
Elle devient l'immense grève
Du passé hideux et sanglant.
Le sang des peuples qu'on égorge,
Par grands flots lourds va déferlant,
Au fond, avec un bruit de forge,
Le cœur du monde est là battant.
Spectre éternel aussi, qui bouge,
L'Océan noir fleuri de rouge
Toujours, toujours, s'en va montant.
Partout sous la pourpre raffale
Les bouchers de peuples, au loin
Rodent ayant sur leurs fronts pâles
En lettres de sang : assassin.
Tous les Abdul Hamed horribles
Bourreaux, inquisiteurs terribles
Paraissent pour tomber enfin.
Et l'homme sortant de son rêve
Dans l'aube reconnut Alger
Dormant sur la sinistre grève ;
Mais il ne vit rien remuer,
C'était bien la ville, mais morte.
Il regarde et sur chaque porte
Voit ceux qu'on venait d'égorger.
Aussi ceux qu'on trainait dans l'ombre :
Des vieux, des tout petits enfants
Sous les couteaux tombant sans nombre.
Qu'ont-ils fait ? dit-il. Ils sont Juifs !
N'as-tu pas dit toute la race
Doit périr sans laisser de trace?
Nous sommes les tueurs passifs.
Le sang coule, c'était ton rêve,
Tu demandais l'égorgement ;
Avec son réveil il s'achève
Pourquoi cet épouvantement ?
Le sang lui jaillit au visage,
Il tombe avec un bruit d'orage
Dans le jour vermeil se levant.
Au loin rouge se répand l’aube
Dans les espaces infinis
Et pourpre elle étale sa robe
Sur la foule des asservis.
Partout la mort et les tortures,
Et, sifflant dans les chevelures
Des reptiles faisant leurs nids.
Lui secouant ses mains sanglantes
Ne retrouvera plus de paix,
De pourpre toujours rougissantes
Rien ne les lavera jamais ;
Et rentrant dans l'horrible songe
Où le cruel passé le plonge
Il en porte l'horrible faix.
Les maîtres pour garder la terre
Ainsi déciment les troupeaux
Arabes et Juifs, ô misère !
Votre sang est pour les ruisseaux.
Quand se dévorent les ilôtes
Les rois de l'or et les despotes
Peuvent engraisser les corbeaux.
O pauvres foules qu'on opprime !
Et qui sont pointers et setters
Dans la chasse où chaque victime
Gibier ou chien est un des leurs !
Le temps qui mêle les poussières
Démasquera de ses lumières
Les véritables égorgeurs.
Moi j'aime les hommes des tentes
Qui donnent le pain et le sel
Aux Voyageurs par les tourmentes
Et vivent libre sous le ciel ;
Nul parmi ces pasteurs farouches
Ne regarde avec des yeux louches
L’hôte de son seuil fraternel.
Un soir, en New Calédonie
Nous vîmes au soleil couchant
Paraître, ainsi qu'une magie,
Des Arabes en burnous blanc,
Ils étaient fiers, naifs et braves
Et ne voulaient point être esclaves.
D'eux nous parlons bien souvent.
Amis, les rois de la finance
Sont de partout dans l'univers,
De Rome, d'Israël, de France
Et partout cruels et pervers.
C'est la révolte universelle
Qui sèmera la foi nouvelle,
La liberté de l'univers.
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Toujours dans le même ouvrage figure un appel du Groupe des Ouvriers juifs socialistes de Paris :
Un dernier mot
Au nom de l'intérêt qu'il y a à soutenir les faibles, les parias, dont, fatalement, l'intérêt est étroitement lié à celui du progrès et de l'avenir..
Au nom de cette fraternité de misère, qui doit lier les masses souffrantes de tous les pays du monde, secouées par un frisson de solidarité universelle, et qui va bientôt devenir une tempête de rage, balayant toutes les ordures du vieux monde.
Au nom de tout ce peuple prolétaire juif, qui, de tous les coins du globe, tourne vers vous ses yeux, et cherche en vous ses défenseurs.
Nous vous demandons aide et appui!
La France a pendant bien longtemps retenu sur elle les regards du Monde, de tous ceux qui souffraient, de tous les faibles et opprimés, et de tous ceux qui allaient vers la lumière, de tous les vaillants, de tous les militants pour le progrès et pour les grandes causes de l'humanité. Depuis une certaine période, vous le savez, la France tend à abdiquer ce rôle admirable. Mais les regards qui ont suivi pendant un siècle et demi une même direction, ne peuvent pas s'en détourner si vite ; ils la suivent toujours mécaniquement, pendant quelque temps, même quand l'objet qui les avait attirés s'est effacé.
A vous socialistes français, qui représentez les nouvelles doctrines d'égalité et de liberté, de faire renaitre ces traditions !
A vous de nous défendre contre les haines de race et de religion.
A vous de nous venir en aide pour travailler ensemble à la déjudaïsation et à la déchristianisation des peuples.
A vous de nous venir en aide afin que nous puissions jeter dans les masses juives la semence de l'avenir.
Pour le Groupe des Ouvriers juifs socialistes de Paris,
KARPEL ET DINNER
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L'ouvrage est disponible à la bibliothèque François Mitterrand.