Salaud de Vian

Publié le par Philippe Mangion

Salaud de Vian

Je la connaissais de vue, elle habitait la cité, mais pendant longtemps elle m’a pas calculé. Enfin, je crois. Elle me regardait jamais, même par hasard. Ma sœur disait que justement c’est parce que je lui plaisais. On savait par les gamins qu’elle était instit à Paul-Vaillant-Couturier, mais personne n’osait l’aborder.

Je lui ai parlé pour la première fois à l’arrêt de bus. Il pleuvait, je lui avais laissé la place sur le mini-banc. Ça l’a étonnée, j’ai eu peur de l’avoir vexée. Le bus était bondé, on s’est retrouvé le nez aplati contre la porte. J’essayais désespérément de ne pas la toucher, ça l’a fait sourire.

On a commencé à se dire bonjour, puis à se fréquenter. On allait boire des cafés au Leclerc. Elle voulait pas qu’on se voie à la cité, encore moins près de l’école parce que les réputations de pute c’est vite fait pour les instits célibataires.

On parlait sans arrêt. Elle adorait que je lui raconte mon job, je suis jardinier. Enfin aide-jardinier, on m’a pris à la mairie, grâce à une copine de ma mère. Une fois elle est venue me voir bosser, on replantait un rond-point. Elle bougeait pas, elle observait mes mains comme si je taillais des diamants. J’étais fier, je m’appliquais comme jamais.

C’est ce jour-là qu’on s’est embrassé sur le chemin du retour. C’était la première fois qu’on se touchait, on ne s’était même jamais serré la main. Les jours suivants, on avait tellement envie qu’on n’arrivait même plus à se parler.

Il fallait qu’on fasse quelque chose, alors elle a pris les choses en main. Les hôtels de banlieue étaient trop glauques, ceux de Paris trop chers, alors on partirait trois jours à la campagne. Elle s’occupa de tout : un gîte pas cher au bout de la ligne de RER où c’était déjà la Picardie.

J’étais jamais allé à la campagne. Les fleurs je les connaissais qu’en pot et là c’était pas les mêmes. J’avais un peu la honte, mais elle s’en foutait. Elle me prenait par la main et on marchait dans les bois pendant des heures. Ici pas la peine de stresser, personne ne nous emmerderait.

Quand on s’est retrouvé dans la chambre, j’en menais pas large. Je suis pas très à l’aise avec les filles. Elle s’est foutue à poil et a plongé dans son bain, avec des oh que c’est chaud ! et des ah que c’est bon ! comme si on était un vieux couple.

J’étais collé à la fenêtre, je savais pas trop quoi faire. J’avais jamais vu autant de ciel, j’avais jamais vu le soleil se coucher, comme ça sur l’horizon. De chez moi, il est toujours planqué par une tour.

J’avais mal au bide comme quand j’étais gamin, tous les matins au moment d’aller à l’école. C’était pas mon monde, tout ça, c’était un monde pour les bourges, un monde où il y a rien à faire qu’attendre qu’une fille qui te mène par le bout du nez sorte de son bain.

J’étais à deux doigts de me casser quand je l’ai sentie m’enlacer dans le dos, je l’avais pas vue venir. Elle est restée longtemps, m’empêchant de me retourner, comme si elle avait senti ma panique, qu’à ce moment-là c’était impossible de la regarder dans les yeux.

C’est comme si elle me berçait, petit à petit je me suis détendu. J’ai oublié la balade, la forêt, le gîte et le coucher de soleil. Mon envie d’elle est revenue comme dans le bus.

Je cogitais plus, je palpais, je suçais, je reniflais, je léchais, je régressais. Toute la nuit je me suis senti comme son objet, trop content. Parfois elle me repoussait pour dormir un quart d’heure, et puis me réenfourchait, sans un mot et sans manière. Elle était dans son monde et je pouvais la regarder comme je voulais, autant que je voulais. Je fixais son visage, c’est son visage qui me faisait jouir.

Pendant deux jours on s’est aimé sans vraiment se parler, à part des c’est la première fois que je vis ça, des vivons le présent, ne faisons pas de projets, des je ne croyais pas aux coups de foudre. Le matin, on dévorait, les proprios s’inquiétaient pour leur stock de confiture maison, les rillettes de la belle-sœur et le cidre du tonton. L’après-midi, on partait à pied jusqu’au village, à travers le bois. Le dépliant du site disait que c’est un ancien parc royal. Une allée très large le traversait en ligne droite. Les arbres étaient immenses, j’ai jamais pu retenir leur nom. Quand on y entrait, on voyait déjà la petite tâche de lumière de la sortie, mais on ne l’atteignait qu’après une demi-heure de marche.

On passait le temps au bar du village, en face de la gare, à boire des cafés ou des bières. Ça ressemblait à un pub, ça puait un peu le moisi, on était bien. On se bécotait sur la banquette, on jouait au billard ou au flipper avec les glandeurs du coin.

Quand on rentrait, il faisait nuit, on se faisait des frayeurs dans le bois, on s’imaginait des sangliers et des chiens sauvages.

Ça s’est gâté le troisième jour, juste avant le départ, quand on préparait nos sacs. Elle a sorti un livre, elle me l’a tendu et elle a dit : tiens, je voudrais que tu lises ce livre, c’est important pour moi. Ça s’appelle l’Ecume des Jours. C’est de Boris Vian.

Ça m’a gonflé qu’elle me demande ça. Tout d’un coup je lui ai trouvé un air d’instit. J’avais pris de l’assurance pendant ces trois jours, alors je lui ai répondu, comme ça : houlà ! C’est même pas la peine, je lis jamais, moi !

C’était une provoc d’inculte, un acte de défense, je me suis senti con, mais c’était trop tard. Elle était gênée, ça se voyait dans son regard. Elle s’en voulait, ça se sentait aussi. J’aurais voulu rattraper le coup, mais j’avais pas les mots. Elle a dit c’est pas grave, elle a rangé le bouquin et on est passé à autre chose. Mais elle n’a plus jamais été la même avec moi. Dans le train, on était triste, elle s’est mise contre moi, mais on parlait pas. J’avais retrouvé ma boule au ventre, celle qui me bloque, toujours la même qu’à l’école, celle qui gâche tout.

On n’est plus jamais parti à la campagne. J’ai dormi quelque fois chez elle, en faisant gaffe. On a continué à se voir au Leclerc, et puis de moins en moins. Un jour elle m’a dit qu’elle avait quelqu’un, un instit de Paul Vaillant-Couturier, mais qu’on pouvait rester amis. Je lui ai dit va te faire foutre ! et je me suis cassé. Je me suis arrangé pour ne plus la croiser dans le bus, mais je la cherchais tout le temps. Putain, ça fait mal ! L’autre fois, au kiosque du RER, il y avait un bouquin, le titre c’était BORIS VIAN avec une photo de sa tronche sur la couverture. J’ai craché dessus, j’ai pas pu m’en empêcher. Crève !

Publié dans Nouvelles

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Y
les contraires s'attirent ou ceux qui se ressemblent, s'assemblent. Qui dit vrai?. Un mélange des deux, mais c'est les ressemblances qui gagnent..En fin de compte il en crève de cette différence!!!
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C
C'est très beau, très fort, brut de décoffrage et si fin à la fois. Émouvant.
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