[Extrait] D'Origine méconnue : les Carlofortins

Publié le par Philippe Mangion

Sur l’acte de mariage de mes arrière-grands-parents Judith Compiano et Victor Morganti, en 1910 à Tunis, une mention précise que Judith est d’origine carlofortine. Pourtant, ni elle ni ses parents ne sont nés à Carloforte, mais seulement ses grands-parents paternels. La mention de son origine montre que cette petite communauté sarde était jusque-là restée soudée. 
Son histoire, souvent tragique, l’explique. Elle commence au XVIe siècle sur l’île tunisienne de Tabarka, proche de la frontière algérienne.  Des pêcheurs de corail, essentiellement ligures, y avaient été installés par une riche famille d’exploitants génois, les Lomellini, qui régissaient avec autorité aussi bien leur vie civile que le commerce du corail. Pendant deux cents ans, la communauté s’y développa et les liens de ses membres avec leur région d’origine se distendirent. Ils étaient devenus Tabarquins. Au milieu du XVIIIe siècle, bousculés par les soubresauts de l’histoire, surpopulation puis reprise de Tabarka par les Tunisiens, les plus nombreux se regroupèrent à San Pietro, autre petite île au sud de la Sardaigne, où ils fondèrent la ville de Carloforte. 

En 1721, deux Compiano, Antonio et Giovanni, sont identifiés comme corailleurs à Tabarka. Ils apparaissent dans le Cartulario del Corallio de 1721, qui, avec celui de 1727, constituent deux archives qui listent les équipages, rapportent les quantités pêchées et formalisent le partage des recettes entre le patron-pêcheur et ses marins . Giovanni est « popiere », premier marin du patron Gio Batta Carrossino. Antonio est simple marin de l’équipage de Gio Batta Cevasco. 
Quelques années plus tard survenaient deux événements qui allaient vider Tabarka de sa population européenne. 
Le premier en 1738. L’île étant devenue surpeuplée, sept cents Tabarquins furent déplacés vers San Pietro, alors vierge. Aucun des Compiano n’en faisait partie.
Le second en 1741, lorsqu’Ali Pacha Ier, Bey de Tunis, prit possession de Tabarka. Huit cents esclaves furent ramenés à Tunis, dont une centaine réussit à rejoindre Carloforte, quelques années plus tard.
Les Compiano ne faisaient pas non plus partie de ce groupe-là. Au moment de l’attaque, Antonio et Giovanni étaient en mer, comme beaucoup d’autres. Ils se réfugièrent sur l’île algérienne de la Calle, mais échouèrent quelques années plus tard dans les bagnes de la régence d’Alger, rejoints en 1756, à la suite de la guerre algéro-tunisienne, par plusieurs centaines d’autres esclaves tabarquins en provenance de Tunis.
En 1769, le roi d’Espagne Charles III racheta à Alger plusieurs centaines d’esclaves qu’il installa sur l’île de la Nueva Tabarca, nommé ainsi pour l’occasion, au large d’Alicante. Un Benedetto Compiano se trouvaient parmi eux . Il a trente ans, il voyage seul, sans famille. Il est sans doute le seul survivant homme des Compiano. Les femmes, si elles ont survécu, ont pu changer de nom par mariage et être répertoriées dans les familles de leur mari. Benedetto est en âge d’être le fils d’Antonio le corailleur.
L’expérience de Nueva Tabarca est un échec. Dès les années 1780, les Tabarquins qui y demeuraient se dispersent. La plupart rejoignent Tunis où ils avaient grandi, ou Alicante. Il est probable que certains, dont Benedetto, aient rejoint San Pietro où la communauté était installée depuis désormais une quarantaine d’années. Benedetto est le chaînon manquant entre les Compiano de Tabarka et ceux de Carloforte. L’hypothèse me plaît et je m’y tiendrai.
 

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