Une famille marrane, de Pantelleria à La Goulette

Publié le par Philippe Mangion

Les Marranes sont des Juifs de la péninsule ibérique qui ont été contraints de se convertir au catholicisme, à la suite du décret de l’Alhambra, signé en 1492 par le roi Ferdinand II d’Aragon et la reine Isabelle de Castille. On a souvent attribué à ces familles le nom de la province où elles habitaient. Ainsi mes ancêtres Navarro sont-ils originaires de la région de Navarre, au nord de l’Espagne.
Au cours des siècles suivants, les Marranes se sont dispersés en Europe et jusqu’en Amérique du sud.  Certains ont migré par étapes vers la péninsule italienne, en particulier Livourne réputée plus accueillante pour les Juifs. Beaucoup continuaient à pratiquer le judaïsme en secret ou en garder certains usages, d’où le prénom Judith de mon arrière-grand-mère. Pourtant, ses filles, dont ma grand-mère, se montraient ferventes catholiques.
En 2015, une loi espagnole a permis à de nombreux Marranes d’obtenir sur demande la nationalité espagnole, à partir d’une liste de noms éligibles. Ceux de mes ascendants Navarro, Marino et Busetta, sous la forme Buzeta, en faisaient partie, même si ces noms s’étaient dissous par mariage depuis plus d’un siècle.
Avant de disparaître, mes Marranes avaient poursuivi leur lente migration jusqu’à l’île italienne de Pantelleria, au sud de la Sicile, puis franchi le dernier pas vers la Tunisie toute proche, à La Goulette. 

Maria Busetta et Giovanni Marino, mariés à Pantelleria en 1812, ont émigré à La Goulette dans les années 1830. Ils avaient plus de quarante ans mais leur fille Rosa, née tardivement, était encore enfant. À Pantelleria, Giovanni était un fermier, et le départ vers la Tunisie promettait des jours meilleurs. On était encore loin de la colonisation française. Le flux migratoire n’avait pas la même importance, mais les Pantelleriens, par leur proximité avec la Tunisie, étaient parmi les plus nombreux. Maria et Giovanni sont morts presqu’ensemble en décembre 1853, à des dates si proches que leur numéro d’acte de décès, 27 et 28, se suivent dans les registres de La Goulette. 

Teresa Navarro et Alessandro Navarro, qui portaient le même nom de naissance, se sont mariés à Pantelleria vers 1820. Ils ont passé toutes leur vie à Pantelleria. Ils n’ont pas émigré en Tunisie, seul leur fils Niccolò le fera. Alessandro est tailleur et sa femme tisse et tricote chaussettes et bonnets. Teresa est morte sur l’île en 1861, mais après j’ai perdu la trace d’Alessandro. Les Navarro sont nombreux à Pantelleria, mais quand y ont-ils débarqué ? Aussi loin que l’on remonte l’arbre généalogique des Navarro, Busetta et Marino, jusqu’au début du XVIIe siècle, ils sont nés et demeurés à Pantelleria.

Les enfants des Marino et des Navarro, Rosa et Niccolò, sont tous deux nés à Pantelleria, mais se sont mariés à La Goulette en 1854. Niccolo avait vingt-cinq ans et Rosa vingt-neuf. Elle venait de perdre ses deux parents, morts un an avant son mariage. Était-elle sans ressources ? A-t-elle dû pour cette raison se marier précipitamment, avec un homme qu’elle n’avait peut-être pas choisi, de quatre ans plus jeune qu’elle ?

Extrait de l'essai :
D'Origine méconnue, Philippe Mangion, Editions BOD, 2025.
Des histoires de migrations méditerranéennes. La vie d'inconnus au destin universel.
 

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