[Extrait] D'Origine méconnue : les Maltais

Publié le par Philippe Mangion

En 1797, Bonaparte, faisant route vers l’Égypte, s’est emparé de Malte. L’île était tenue par l’Ordre de Saint-Jean depuis trois siècles, époque où Charles Quint la leur avait offerte en compensation de la perte de Rhodes. Les chevaliers, horrifiés par ces mécréants de révolutionnaires, mais décadents à force d’intégrisme, n’avaient plus la capacité de résister et abandonnèrent le pouvoir. Bonaparte, coursé par les Anglais, se dépêcha de reprendre sa route vers l’Égypte, laissant des incapables administrer l’île. Un début d’insurrection dégénéra rapidement lorsque les soldats français vidèrent le mobilier des églises, allant jusqu’à exécuter un prêtre résistant, en soutane, sans ménager la foi des Maltais, parmi les plus fervents des catholiques. La volonté des insurgés était de revenir sous la protection du royaume de Sicile, ce que la succession des traités auraient permis légalement. Ils envoyèrent une députation aux ministres de Ferdinand 1er. Le roi de Sicile et de Naples fit des promesses, mais il n’était pas maître du jeu, ballotté dans la guerre que se livraient la France et les monarchies européennes alliées. Les Anglais, force dominante de l’Alliance, dont les Maltais ne voulaient pas plus que des Français, s’incrustèrent sournoisement dans ce jeu, masquant leur véritable intention, celle de prendre possession de l’île. Ils en obtinrent de Ferdinand la responsabilité sous sa délégation, subterfuge pour rassurer les insurgés. L’ennemi juré des Français organisa ainsi le blocus de La Valette, depuis la mer mais aussi depuis les campagnes dont les Maltais étaient redevenus maîtres.  Comme dans tous les conflits, le peuple paya, affamé et décimé par le typhus. 
Les Français furent défaits. Les Maltais de ma branche paternelle, des négociants qui avait pris le parti de Bonaparte, durent s’exiler en Corse ou à Tripoli pour ne jamais revenir. 
Ceux de ma branche maternelle s’exilèrent aussi, mais purent rentrer à Malte quelques années plus tard. Le patriarche en était Pierre Doublet, un Français né à Beaugency, secrétaire du dernier grand maître de l’Ordre de Malte, Ferdinand Von Hompesch zu Bolheim. Ce Doublet récolte une belle page sur Wikipédia. Elle nous apprend que, entré comme soldat à l’Ordre, il fut affilié comme confratello par bulle pontificale et aurait été chapelain conventuel – autant dire quasiment Chevalier – s’il n’était tombé amoureux de Bettina, « une modeste Maltaise » et n’avait rompu pour elle l’indispensable vœu de chasteté pour accéder à la fonction. Toute sa vie il traîna des accusations de traîtrise aux saveurs complotistes dont l’Ordre s’est fait une spécialité et qu’il perpétue jusqu’à nos jours. Il aurait donné le chiffre – c’est-à-dire le code de déchiffrage – de la correspondance du grand maître à Bonaparte. Pierre Doublet est aussi l’auteur d’un essai sur l’occupation française de Malte qui fut publié longtemps après sa mort .
Comme les Toscans de Cascina, deux autres branches des plus distantes de mon arbre généalogique se sont côtoyées à La Valette à la fin du XVIIIe siècle. Comme eux, elles ne se rejoindront que cent-soixante-dix ans plus tard en Tunisie, par le mariage en 1954 de mon père et de ma mère, qui ne savaient rien de la proximité de leurs ancêtres, qu’ils soient Toscans ou Maltais. Chaque lignée avait suivi son propre chemin de Sfax, au gré des bouleversements de l’ère coloniale et industrielle.
Stefano Mangion du côté de mon père, Élisabeth Doublet et Giuseppe Fabri du côté de ma mère, tous nés entre 1828 et 1834, sont les derniers de mes ancêtres à être cent pour cent Maltais, c’est-à-dire de deux parents nés à Malte. Eux-mêmes et tous leurs descendants ont épousé des non-Maltais. Au terme de cinq générations, je n’ai plus qu’un seizième de sang maltais, et la mémoire de leur histoire si romanesque s’est évaporée. La prise de Malte par Bonaparte, le blocus anglais, l’exil en Corse, l’installation à Tripoli, la guerre civile et la régence ottomane, le retour à Malte et la nouvelle fuite en Tunisie, le secrétaire du grand maître de l’Ordre, sa trahison supposée pour Bonaparte, son amour pour Bettina et son renoncement au célibat, rien n’est arrivé jusqu’à moi.

Extrait de l'essai :

D'Origine méconnue, Philippe Mangion, Editions BOD, 2025.
Des histoires de migrations méditerranéennes. La vie d'inconnus au destin universel.

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